TOPOGRAPHIES DE LA GUERRE

Exposition au BAL :  Topographies de la Guerre.

La pensée de la trace,  au bord des champs désolés du souvenir, laquelle sollicite les mémoires  conjointes des composantes du Tout-monde. Edouard Glissant, Philosophie de la Relation  (2009).

Le centre d’art Le Bal présente  actuellement l’exposition collective Topographies de la Guerre, qui  regroupe neuf artistes, vidéastes et photographes, proposant différents angles  de perceptions et témoignages sur les traces des guerres dans le monde. Toujours  avec un objectif documentaire, chacun d’entre eux nous confronte aux éléments  d’élaboration d’un conflit : cartographies, topographies, entraînement,  conditionnement, tactique, documents. La violence y est implicite, elle est  présente sur les murs, dans la terre, dans les esprits des victimes et des  soldats. Pas de champ de bataille, pas de sang, pas de cris, pas de visages,  mais les stigmates matériels et immatériels de guerres déshumanisées.

L’exposition formule quatre points de  réflexion : la topographie, la stratégie, la trace et le conditionnement.  L’étude du terrain, la prise en compte des risques, des contraintes, des  difficultés qu’il engendre avant et pendant le conflit, s’inscrivent pleinement  dans les missions de préparation des soldats qui, souvent viennent de pays  extérieurs. La photographe Jo Ractliffe (née en 1961, à Cape Town, Afrique du  Sud) s’est plongée dans la guerre civile angolaise qui a sévi entre 1975 et 2002  et qui a causé plus d’un million et demie de victimes. Jo Ractliffe revient sur  les traces d’un massacre qui a profondément altéré les paysages. Les champs de  bataille sont désertés, les victimes enterrées, les bourreaux disparus, il ne  reste que les vestiges d’un drame dont il faut relever chaque indice, chaque  empreinte. Le terrain est marqué par trente années de violences discontinues. « Je lutte pour trouver dans la réalité ce qui est représenté sur la carte.  Parfois, je ne suis même pas sûre de ce que je vois […] je suis là, sans  paroles. Les signes ne se laissent pas lire. ».

Walid Raad (né en 1967, Liban)  lui, explore depuis la fin des années 1980, l’histoire contemporaine du Liban.  Une histoire inévitablement jalonnée de guerres et de conflits armés. Il a  procédé à une enquête sur les balles et munitions récoltées par terre et dans  les murs, en y ajoutant une trace photographique de ses trouvailles. « Je tenais  des notes détaillées sur les lieux où je trouvais chaque balle et je  photographiais le site de mes trouvailles, en couvrant les trous de pois  correspondant au diamètre de la balle et aux teintes hypnotiques de leur pointe ». Ainsi les photographies font état d’une topographie des tirs, ainsi que d’une  description et d’une identification détaillée des munitions utilisées. Chaque  gommette colorée révèle l’ampleur des attaques et les conséquences sur la vie  des civils.

Des civils que Till Rœskens (né en 1974, à Freiburg, Allemagne) met  à contribution dans son film Vidéocartographies : Aïda, Palestine  (2009). Il est allé à la rencontre des habitants d’Aïda et leur a demandé de  dessiner des cartes de leurs environnements familiers (leurs maison et leurs  quartiers) qui ont progressivement été modifiés par l’occupation israélienne. Le  dessin se déploie sous nos yeux, accompagné du récit de la personne concernée.  Les mouvements du quotidien sont bouleversés, les membres d’une même famille  sont séparés, le moindre déplacement est compliqué. « J’ose considérer ces  récits comme de petits actes de résistance à l’occupation, de réappropriation  symbolique des lieux. ». Les dessins sont des cartes subjectives, affectives et  personnelles d’une géographie bafouée.

À la topographie s’ajoute la stratégie  militaire, que le réalisateur Eyal Weizman (né en 1970, Israël) et le  photographe Luc Delahaye (né en 1962, France) analysent dans The Space of This Room is Your  Interpretation (2011). Une impressionnante œuvre murale qui mêle texte,  photographie et vidéo. Un travail basé sur l’essai À travers les Murs d’Eyal Weizman paru  en 2008, qui décrit les techniques et stratégies mises au point par l’armée  israélienne et expérimentées en Palestine. Une infiltration quasi invisible des  soldats est permise grâce au passage de maisons en maison, qui s’introduisent à  travers les murs et les planchers des demeures palestiniennes. Il s’agit d’une  stratégie intrusive, violant l’intimité des maisons et de leurs habitants qui ne  sont aucunement pris en compte. « La transgression des frontières domestiques  par l’armée représente la manifestation même de la répression d’État, la brèche  ouverte dans le mur, l’incarnation physique de concept d’état d’exception » (Weizman).

Trois artistes se sont focalisés sur  les traces des guerres, passées et actuelles. Paola de Pietri (née en 1960, à  Reggio Emilia, Italie) s’est penchée sur la Première Guerre Mondiale et  notamment au passage des soldats dans les Alpes, entre la France et l’Italie.  Elle y recherche, dans un paysage escarpé, accidenté, les cicatrices d’une  guerre d’usure : réseaux de tranchées, tombes, casemates, vestiges de bâtiments  construits à la hâte etc. « J’ai exploré les lieux témoins de cette histoire, à  la recherche du fil fragile de la mémoire, dernière résistance d’un passé  émergeant de la sphère privée avant de tomber dans l’oubli ». Les photographies  montrent que la nature a repris le dessus sur ce qu’il reste du conflit.

Paola  de Pietri s’intéresse à ce patrimoine collectif érodé, amené à être englouti par  la nature et à disparaître à jamais. Donovan Wylie (né en 1971 à Belfast,  Irlande) s’est lui aussi attaché à un patrimoine en voie de disparition : celui  de la guerre qui a opposé l’armée britannique à l’armée irlandaise. Le  photographe a d’abord enregistré le démantèlement des prisons construites par  les Britanniques aux environs de Belfast, puis il s’est penché sur les British  Watchtowers implantées au sommet des collines dans tout le pays. Ces tours de  surveillance sont elles aussi démantelées et réimplantées sur un nouveau champ  de guerre : l’Afghanistan. Le passage infrastructurel d’une guerre à l’autre est  visuellement frappant.

La notion de  passages (temporels, guerriers et mémoriels) est présent dans l’œuvre vidéo de  Jananne Al-Ani (née en 1966, à Kirkuk, Irak) dont l’esthétisme magnifique et  saisissant nous porte vers des endroits inconnus.  Shadow Sites II (2011) est formée de  multiples vues aériennes prises au-dessus du désert de Jordanie. Sous nos yeux,  les vestiges de bâtiments fantômes ressurgissent. Les vues en noir et blanc  s’enchaînent lentement, nous survolons ces lieux vers lesquels l’objectif se  rapproche et s’éloigne. Sites archéologiques ? Edifices détruits sous les bombes  ? Militaires ? Civiles ? Antique ? Quelles sont ces bâtisses totalement ou  quasiment rasées par la guerre ou par le temps ? Ni l’artiste ni le spectateur  ne peuvent répondre à ces questions. Jananne Al-Ani scrute les archives bâties  de zones géographiques délaissées, abandonnées.

Le quatrième point de réflexion est le  conditionnement psychique et physique des soldats américains sur leur propre  territoire. Ils subissent un lavage de cerveau édifiant qui leur ôte toute forme  d’humanisation des combats et des attaques. Les ennemis sont avant tout des  cibles à abattre. An-My Lê (née en 1960, à Saigon, Vietnam) s’est rendue en  Californie, à 29 Palms, un camp d’entraînement des soldats américains amenés à  combattre en Irak ou en Afghanistan. L’environnement ennemi est reconstitué  grâce à l’aide d’équipes venues d’Hollywood : sites de combats, quartiers  civils, zones urbaines etc. Tout est mis en œuvre pour immerger le soldat dans  la future guerre qu’il devra mener. Sur les faux baraquements sont taguées les  phrases « Down USA » ou « Good Saddam » afin de conditionner les soldats et de  leur signifier par l’absurde leur raisons de combattre. Une conception  manichéenne du combat est prônée par les formateurs.

Une immersion que nous  retrouvons dans le film d’Harun Farocki (né en 1944 en République Tchèque) qui  s’est intéressé aux techniques de simulation via des jeux vidéo. Les soldats  entrent dans différents scénarios, différentes situations auxquelles ils doivent  se préparer afin d’aller sur le terrain, mais aussi de les soulager lorsqu’ils  en reviennent. Ce sont en effet des jeux à visée thérapeutique au travers  desquels les soldats peuvent littéralement se défouler et se libérer de leurs  souvenirs. Le danger est l’enchevêtrement du réel et du virtuel. De nombreux  soldats, dont les esprits sont formatés par ce type de simulations, vivent la  guerre comme un jeu. Les repères sont brouillés et le caractère humain est  dilué, évacué. Des jeux, élaborés avec peu de moyens, où, preuve de cette  évacuation, les figures humaines ne projettent pas d’ombre autour d’elles. La  déréalisation de la guerre est signifiée dans le film Collateral Murder (17’47 min), un  document Wikileaks mis en ligne en 2010, attestant d’une grave bavure de l’armée  américaine. Ce document recoupe la théorie, le jeu et la triste réalité de ces  guerres où la victime n’est qu’une silhouette à abattre au nom d’une prétendue  cause supérieure.

L’exposition nous présente la guerre de  façon hors cadre, loin des reportages, des documentaires médiatiques et des  images chocs balancées à chaque journal télévisé. La guerre est appréhendée de  l’intérieur : ses géographies, ses stratégies et ses traces indélébiles sur les  paysages et les esprits. Avec neutralité, documentation, implication et esprit  critique, les neuf artistes de l’exposition nous amènent à penser le conflit  autrement et à voir la guerre comme nous l’avons rarement vue. Par delà les  clichés, chacune des œuvres présentées nous ramène au réel, à l’humain dont  l’existence et la valeur sont perpétuellement bafouées.

Julie Crenn

Exposition Topographies de la Guerre, Le Bal  (Paris), du 16 septembre au 18 décembre 2011. Plus d’informations ici : http://www.le-bal.fr/.

Photos : Jananne Al-Ani, Aerial I, extrait du film Shadow Sites II,  2011

© Jananne Al-Ani, Courtesy of the artist
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