POESIE-MARSEILLE : RETOUR SUR LA 8e EDITION DU FESTIVAL

Poésie-Marseille est avec Actoral, l’un des deux événements poétiques de l’année à Marseille. Moins aidé que son confrère plus institutionnel mais tout aussi remarquable, le festival Poésie-Marseille, peut-être plus frondeur, plus "underground", en tout cas moins médiatisé, s’attache à proposer une programmation hors des sentiers battus de la scène poétique contemporaine, instillant ça et là quelques ovnis tout à fait réjouissants. Emmené par Julien Blaine et Jean-François Meyer, cet objet événementiel privilégie les liens affectifs avec une génération de poètes qui lui est fidèle d’année en année, tout en maintenant sa part de découvertes et d’importations. Emmanuel Loi en a suivi pour nous ces quelques épisodes de programmation :

Vendredi 4 Novembre. Plaine. Librairie Histoire de l’Oeil

Sous la mousson atlantique, entendre des poètes reste une sinécure.
Peu délus, un public qui se choisit.
Donnant sur une cour aux pavés glissants, patinoire renforcée par les feuilles mortes, l’arrière-salle de la libraire. La parole missionnaire s’est fait entendre.

Le commentaire se doit de disparaître, relever les incidentes. Nadine Agostini et la démultiplication, ainsi se présente la poétesse de combat, N.A. Pour un spectateur-auditeur qui vient assister à ce type de prestation rodée, tout joue : la robe, la tenue, le ton, l’empressement, la fausse timidité ; ici, la pratique s’avère conséquente. Allitération, interjection, tous les jeux de mots sexués (les rognons, le boudin) sur des héros de l’Antiquité restés populaires Prométhée, Hélène, Persée, Pénélope, se retrouvent persillés dans un hommage à Joyce mâtiné de Bobby Lapointe : elle-haine, promène ta mère, Percée et les déclinaisions le perçage Pénélope salope et tout ce qui s’ensuit. Les désinences coquines et les changements de voix multiplient en effet une Nadine mirifique, ménagère, écolière, amante, secrétaire mutine des actes quotidiens et des pensées cachées dans l’armoire à balai ou l’arbre à palabres. Code en boucle qui ouvre sur des échappées belles, de la scatologie enjouée à un catalogue espiègle des dérapages de la vie en commun.

Sans prendre le temps de respirer, Nadine. A. se munit d’un diadème et se met à nous lire/jouer Les Mardi, un fanzine d’une trentaine de pages. Voyante et écuyère en tous genres, elle distribue sa carte de cartomancienne et appelle Mystic une boîte de rencontre. Les voix intérieures se la disputent. «Fais le ménage» ou «je fais le ménage.» L’accélération qui est à la fois une profération gamine, un emportement lexical, une broyeuse de lexèmes ne dit pas toute la drôlerie et la fantaisie qui fusent en captant à la volée un cocktail d’enfantillages, d’histoires de fées montées en neige. Les dialogues déroutants du routage amoureux sur ce site laissent passer des pépites «un homme-sueur» à la recherche et pendant de l’âme-soeur. «Comment est-elle la poétesse perdue ?»

La grossièreté de ces manoeuvres d’arrangements entre inconnus qui absoud l’improviste avec ces histoires de profils nous emporte da capo dans une virevolte. La performance enjouée est un genre, elle embaume cette arrière-salle d’un autre parfum que la posture du passé chère à certains poètes confine dans une diction lente et se voulant souveraine de leurs textes.

Deuxième intervenante, une régionale de l’étape. Nat Yot pour Not Yet pas maintenant.
Les onomatopées produisent rapidement un épuisement. ça ne va pas parler. Voulant rester dans l’hyperréalisme, dans la notation scrupuleuse presque psychotique, la poétesse ne nous surprend pas par le jeu de la scansion « bon » qui truffe son oraison. Plein de bouchons qui la lyre cotonneuse. Tout d’un coup, une phrase, un syntagme jaillit sans pouvoir rompre le sentiment d’une monomanie dans la faiblesse d’expression. « le débordement est-il un état souple ? » Quand du débordement, nous n’avons rien entendu. Pratique d’exténuation archiconnue, la récurrence nous jette ou nous linge dans des citations tirées de magazines féminins. Mille fois entendu, cet enlisement complaisant qui renvoie le début de la prosodie «pressé d’être pressé» à la répartition et au recyclage de vieux jeux de langage rabattus du genre cheval de course-course à pied – pied à terre – terre de feu ….

Par bonheur, un troisième personnage est sorti de la botte des programmateurs de Poésie Marseille. Un jeune aède barbu est venu nous haranguer à l’aide d’un recueil «Un jour, une nuit» traduit par, paraît-il, son paresseux ami Antoine Bouts. Dans la tradition du fond de l’ivresse, venu des Flandres, Andy Fierens nous a chanté une ode à James Ensor. Evoquant avec férocité et mordant «l’évanescence des normes», il a revisité en tant que compagnon jovial de Robin des bois, le savoureux moine Tuck en florilège flamand (mon pluc, mon plouc pour mon pote). Grâce à sa stature d’athlète, bien sur jambes, il rend hommage à un lyrisme symboliste en lui tordant le coup et en le bastonnant. Héritier des baladins du Moyen Age, il rappelle par sa vocifération le feu de drôles de beaux parleurs qui enflammaient tavernes et parvis. Grondant, notre ogre tonitruant fête le burlesque ; il sait parler de «serial effaceur» en se retroussant les babines et parlant de rostre. Nombre de référents bataves sont malaxés, passés au mixer. Le tonus d’un guerrier chantant qui vitupère, qui sait être cochon et salace -Lassie, la chienne colley bien aimée de générations d’enfants en Belgique : « avec la langue, Lassie »- furieux et chaud « Chère Lassie, sauve notre pays ! » fait penser à Mulligan, ce héros joycien qui philosophe au comptoir sur le monde en oubliant de payer.

L’ode aux oies, la sortie sur le foie gras par lesquelles il a fini son show a emporté le morceau. L’emploi de formules standard ou bateau revisités par la lyre incandescente -direct au foie- tend des pièges qu’il faut enjamber comme dans un conte pour retrouver son chemin ou toute sa raison. « La vie est tras, Al Gore ». Nous avons pu attaquer la charcuterie et, en mastiquant, se poser la question sur la notion de public de choix. Combien, vingt personnes pour un récital de véhémence ? Il est vrai que tout le monde n’a pas cette faconde et qu’il existe de piètres performers qui insistent à se produire en public.

4 Novembre soir. Toujours la pluie. Plus bas, à l’Odeur du Temps.

Poésie Marseille présentée par Nadine Agostini

Nous avons pu recueillir la prosodie d’un jeune poète et éditeur de Limoges, Fabrice Caravaca qui, en tant qu’atomiste moderne, s’est constitué en peu d’années sous l’égide d’une mélopée rilkéenne, une position poétique. D’une voix douce, dodelinant de la tête, savourant ses propres mots, à l’aide de litotes ajustées sur la météorologie et la cosmologie, il tisse un descriptif de la nature par de longs panoramiques sur les parkings de supermarchés et autres zones ingrates, antennes de télévision et de satellites. Il a lu, cela se voit et s’entend, nombre de poètes qui travaillent comme lui le paysage. Aucun axiome singulier ne doit interférer entre le percept et l’énonciation, c’est toute une école qui s’exprime. Le sujet (de l’énoncé) est dérangeant et toute expression subjective bannie, c’est l’allongement, la circulation à l’intérieur de soi d’une focale qui sollicite le détachement et l’imprégnation : cela donne une sorte d’abstraction lyrique. Des aplats, une opacité appelée, lissée par des nappes sinusoïdales qui éloignent, font le point, ajustent un pied à coulisse pour s’écarter aussitôt par des zooms arrières semblables au décollage de la fusée.

Laure Limongi, toute vêtue de noir, a libellé une adresse au public. Faussement perfide et pleine de swing. Sous la désinvolture apparente de ses traits de Diane chasseresse, elle nous a concocté habilement une carte du Tendre à risques, là un champ d’orties où se baigner nu, ici des ornières où croupir. (Ornières du bon sens, de la confession niaise) et, l’air de rien, sans se départir de son acidité souriante, a tracé un parallèle de la cuisine et de la couture qui reprend l’image de la navette.

Après nous avoir relu la définition de la table par Marx, Karl et pas Groucho, comment de l’arbre élagué, est-on passé à un objet manufacturé pour s’asseoir et se restaurer, elle a en tant qu’hôtesse de bar portant des tatouages en sanskrit (c’est un des multiples habillages et masques) pratiqué un jeu de rôle doux-amer qui nous fait songer que Laure se serait échappée de la Monnaie vivante de P. Klossowski : à la fois inaccessible et attirante, avenante et cruelle, elle use en permanence d’un mode parodique. Quand elle se veut crue, elle reste suave. Se fait sentir de façon perceptible la montée en elle de l’évitement, même si elle continue à tendre des pièges érotiques, des appeaux de chasse qui visent autant les biches que les cerfs, il semble évident que ce clown blanc habillé en noir qui nous assène :«je ne suis pas une bonne maîtresse de mon texte» laisse entendre qu’il n’en est rien. Geisha, hôtesse, dominatrice, elle veut bien jouer.
Jouir, nous n’en saurons rien.

Samedi 5 . Galerie Où

Entre deux averses, la caravane des épîtres continue. Dès que l’on pose un chevalet, il y a prédication. Avec Liliane Giraudon, nous avons l’expérience d’une recherche sur les limites du langage qui touchent autant à la naissance qu’à son élision. Elle souligne en préambule qu’être invitée dans sa propre ville reste un présent, artistes et écrivains participent à la vie culturelle rappelle t-elle.

Les professionnels ont un avantage. Ils ne vont pas enrober de scrupules les tenants de leur démarche, les aboutissants demeurent spéculatifs. Entre l’écart de la position première et ce qui peut advenir de l’écoute, il y a le jeu. Où cela peut aboutir, L.G le questionne avec avidité sans pathos. Elle nous dit un texte un peu compliqué souligne t-elle. « Madame Himself ». Lisant un passage de Gertrude Stein «  quelle jolie phrase ‘demoiselle d’Avignon’ », elle élabore une reconstitution capiteuse du puzzle onirique ; dans la nuit suivant cette lecture, ‘demoiselle d’Avignon » se retrouve mué en « monsieur d’Aubignon ». ce transfert est soupesé avec allégresse et fermeté : comment une baigneuse peinte par Picasso d’après Cézanne se retrouve campée en hermaphrodite, en travesti ? Le trouble érotique est là. L’un dans l’autre, être un peu des deux, se suffire à soi-même dans la surdité de toutes les équivoques que cela entraîne : être la source de son plaisir et l’apnée de son désir. « La vérité n’a rien à voir avec la confession, avec le dialogue » tranche t-elle.

Prodige de la basse définition, Giraudon tisse une écriture de l’expérimentation. Si c’est pour répéter et ne rien découvrir, cela ne l’intéresse pas. Tentant des choses, dissociant les arrangements, elle produit depuis trente ans grâce à une technicité issue du politique un ensemble de mobiles où elle joue du corps dans les mots et des tribulations de la motité. Il n’y a pas plus de vérité en écriture qu’en peinture.

Les questions incisives qu’elle lance « le corps est-il un corps neutre ? » pour les inverser en ce que les lexicologues appellent des définitions indéterminantes : « faire la lumière, c’est détruire » ou « le point-virgule n’est pas un sous-point mais un surpoint » ont pour but de fouailler ce qui reste tapi en soi. La fixation grammaticale, propre à nombre d’enseignants, lui fait insister sur la dérivation de la forme de l’énoncé.

Une toute approche avec Anne Pariant, aussi native de Marseille.
D’une voix très faible, comme à confesse, elle nous susurre un texte tout droit sorti du Lettrisme avec automatisme mental. La désincarnation systématique du dire produit la lassitude classique à l’encontre d’un mécanisme protocolaire d’où rien ne fuse ni parle ni n’adresse ; il s’agit bien d’une invagination de la parole, d’un miserere clinique pour ne pas parler. Cette entrée grumeleuse s’est trouvée par la suite par un long passage de « la chambre du milieu » à paraître chez POL. Tout l’inverse, la piété du vérisme. Ecrit dans l’esprit du livre de comptes (et pas du conte malheureusement) de la saga familiale, un phrasé qui ne laisse pas l’imaginaire de l’auditeur forer pour son propre compte et ajuster son propre balancier entre la projection du dépit et la commémoration du manque, ne surnage que la délivrance de l’auteure qui diligente, explicite son passé d’enfant par une farandole de déboires infimes.

La diseuse qui a suivi ne nous a pas plus emballé, Véronique Vassiliou, dont l’absence de modestie lui fait entreprendre par une métaphore laborieuse de cockpit et de navette spatiale un exercice de déambulation des mots pour des mots. Où est le désir, étant évident que l’échange est un marché de dupes ? Lire sa propre production en public pose un problème ontologique : la bonne élève qui dérive en dispatchant les leçons à base de taxidermie, que nous dit-elle ? Qu’écrire peut être un passe-temps, un sudoku, et lire une composition surentendue, son programme est clair : »se défaire de toute attention », tout est dit.

Emmanuel Loi

Voir aussi la vidéo de Katalin ladik :  http://dai.ly/uDcKSx

Photos / de haut en bas : Julien Blaine, Nadine Agostini, Andy Fierens, Laure Limongi, Liliane Giraudon, Cécile Mainardi

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