MILAN : RETROSPECTIVE ROBERT MAPPLETHORPE A LA FONDAZIONE FORMA

Correspondance à Milan.
Depuis décembre et jusqu’au 9 avril prochain, la Fondazione Forma pour la Photographie de Milan accueille une grande rétrospective de Robert Mapplethorpe, figure incontournable de la photographie de ces trente dernières années.

178 photographies appartenant à la fondation constituent cette rare exposition qui fait se côtoyer les plus fameuses de ses séries dont entre autres les légendaires Autoportaits, sa série des Corps, celle des Fleurs (1987), ainsi que les Polaroïds du début. Un parcours captivant du monde si particulier du grand photographe américain, souvent matière à polémique, et ami indéfectible de Patti Smith, qui fut sa muse et son soutien affectueux jusqu’à la fin de sa vie.

Cette exposition à la Fondazione Forma, qui est la première grande rétrospective de l’artiste en Italie, est un événement pour Milan. Le bâtiment de la fondation Piazza Tito Lucrezio Caro, située pas très loin des fameux Navigli -ces fameux canaux dessinés par le grand Leonardo-, est un édifice typiquement milanais, avec son architecture austère, caractéristique de la capitale lombarde, mais il convient parfaitement à cet hommage. C’est un écrin parfait pour ces grandes séries noir et blanc, à l’esthétique un peu froide mais superbement maîtrisée du photographe.

Au rez-de-chaussée la partie principale de l’exposition présente les séries les plus célèbres de Mapplethorpe : Les majestueux « Autoportraits », ses études du corps masculin ainsi que ses séries avec la poétesse rock Patti Smith, qu’il a rencontrée en 1967 à New-York et avec laquelle il a partagé une partie de sa vie. C’est ainsi qu’en 1970, ils aménagent ensemble au célèbre Hôtel Chelsea de Manhattan, où ont vécu tous les artistes de la Beat generation, et où vivent encore lorsqu’ils s’y installent des poètes, artistes et musiciens qui vont marquer l’histoire de l’art de la fin du siècle. Egalement exposées dans ce rez-de-chaussée, sa remarquable série de portraits d’enfants, ainsi qu’une étude sur le corps bodybuildé de Lisa Lyon, photographies troublantes d’un être androgyne qui fascinait Mapplethorpe, à l’instar de nombreux de ses autres modèles « borderline ».

Mapplethorpe a toujours prodigué à ses images une forte charge érotique, qui fit souvent scandale, notamment dans la très puritaine Amérique des années 80. Le photographe, mort en 1989, laisse derrière lui une oeuvre déroutante, souvent dérangeante, mais toujours belle. L’émotion et la force plastique de ses autoportraits, par exemple, sont particulièrement sensibles, de même que l’incroyable érotisme qui se dégage de ses « Fleurs ». Souvent accusé d’obscénité par les ligues conservatrices d’Amérique ou d’ailleurs, Mapplethorpe s’est toujours défendu d’être un pornographe, arguant qu’il ne faisait que montrer la réalité sous ses meilleurs atours, parfois crus ou cruels, mais toujours empreints d’une beauté indiscutable.

A la Fondazione Forma, sa série des Enfants est un exemple réussi de ce qu’il parvient à déconnecter ses images de toute interprétation fallacieuse tout en leur inoculant une belle puissance émotionnelle et une grande force esthétique. De même, son regard attentionné mais sans concession sur son égérie Patti Smith est le moteur puissant d’une photographie sans apprêt, réellement au plus près de la personne qu’il photographie dans sa réalité crue de femme, tout en parvenant à magnifier son modèle dans un geste d’amour et de profond respect. Comme il le disait lui même, «si j’étais né il y a un ou deux cents ans, j’aurais pu faire un bon sculpteur, mais la photographie est un moyen plus rapide de voir les choses ».

A l’étage supérieur du bâtiment, la salle des Cariatides accueille une vidéo constituée d’interviews de galeristes, de collectionneurs et de certains des modèles qui ont travaillé avec Mapplethorpe. Ainsi, Patti Smith rend hommage à son ami dans un bel entretien réalisé à Londres lors de l’exposition « Une saison en enfer ». Cette vidéo apporte un éclairage passionnant sur la fabrication de l’oeuvre et éclaire le processus de création du photographe. Elle est un contrepoint pédagogique à l’exposition brute des photographies, à travers ces témoignages importants des personnes et personnalités qui l’ont constitué en tant qu’être et artiste. De ses premiers Polaroïds dans les années 70 à la série des « Enfants » jusqu’aux « Fleurs » de la fin de sa vie, l’oeuvre de Mapplethorpe s’est lentement construite autour de la même préoccupation de Beauté et de Vérité, tout en parvenant à en évacuer tout esthétisme au profit d’une profonde charge émotionnelle et d’une critique sociale certaine, notamment à l’égard des codes de la sexualité. Une critique qui affleure dans la plupart de ses séries.

Mapplethorpe fut souvent controversé, voire décrié tout au long de sa carrière, et nombre de ses expositions purement boycottées par les grandes institutions, ou tout du moins édulcorées de ses séries les plus « sulfureuses ». Accusé souvent de ne concevoir son travail qu’avec la seule volonté de choquer son public, notamment sur ses thèmes ouvertement homosexuels, Mapplethorpe a toujours récusé les sous-entendus qu’on lui prêtait : « Je n’aime pas en particulier le mot ‘Shocking’. Je cherche l’inattendu. Je cherche des choses que je n’avais jamais vues auparavant.J’étais en position de prendre ces photos-là. J‘ai senti l’obligation de les faire. » disait il en 1988 dans un entretien publié par ARTnews. Il n’en demeure pas moins que, comme ici à Milan, ses photos ne cessent d’interroger le regardeur, le plaçant souvent dans une position malaisée de voyeur. Mais n’est-ce pas l’essence même de la photographie ?

Ettore Eco

Robert Mapplethorpe / Jusqu’au 9 avril 2012 / Fondazione Forma pour la Photographie / Piazza Tito Lucrezio Caro, 1 Milano. http://www.formafoto.it/_com/asp/page.asp?g=h&s=i&l=ita

 

Visuels : 1- Autoportrait 1980 / / 2- Patti Smith 1979 / 3- sans titre 1979 / 4- Lisa Lyon 1982 / 5- deux tulipes 1984 / 6- Honey 1976 / 7- Man in Polyester Suit, 1987 / (© Robert Mapplethorpe Foundation. courtesy Fondazione Forma, Milan)

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