MEDEA : Reine Médée – Vierge Marie

Medea /  Carlotta Ikeda / Pascal Quignard / Alain Mahé. / Théâtre Paris-Villette.

Le Théâtre Paris-Villette ouvre ses murs à la représentation associée de la danseuse Carlotta Ikeda et de l’auteur Pascal Quignard. Une lecture et réécriture de la tragédie d’Euripide, Médée, soutenue par le musicien Alain Mahé dans une musique improvisée au coeur de ce petit Palais des Papes. Le genre de bâtisse déjà habitée et que l’habillage de sons et de lumières ravive dans son apparat théâtral. Le décor est donc tout trouvé pour revisiter la grande tragédie grecque antique de Médée, le mythe, dont se fait écho le spectacle.

Peu de monde pour assister à la réapparition de Carlotta Ikeda ce soir, la grande dame du butô dont l’âge, le sexe, ou la taille n’ont jamais limité l’extension prodigieuse, demeurant encore aujourd’hui cette figure de la danse des ténèbres, danse des corps meurtris et décompensés au lendemain des bombes d’Hiroshima et de Nagasaki. C’est l’incarnation du chaos que représente le butô en l’action de ces corps effacés dans leur ego, mis à nu, qui renaissent dans cet environnement bouleversé, et que les danseurs ont fait migré par delà le monde entier, à travers leurs propres corps blancs et absorbants. C’est cette danse de l’après-coup, celle de l’adaptation des corps-sujets à un environnement branlé.

Fondatrice de la compagnie Ariadone dans les années soixante dix, d’interprètes exclusivement féminines, Carlotta Ikeda a conduit le butô vers l’esthétisme de la métamorphose. Elle s’offre avec le mythe de Médée un support dès plus parlant sur cet état de transformation. Trop parlant pour supporter une adaptation figurative. La danseuse traverse aisément le feu de Médée, lui empruntant ses petits chaussons pour parcourir ce désir brûlant et embrasant de vengeance meurtrière qui la traversera jusqu’au crime ultime. L’illustration du récit s’impose de fait. Peut-être parce que ce n’est simplement pas son histoire, on la sent comme emprisonnée dans ce collage, après ce découpage dramaturgique, en deux temps distincts, qui tait le texte pour laisser parler le corps.

La présence incandescente de Sanae Ikeda, de son vrai nom, fait éclore Médée au travers d’une vulve dessinée dans sa cape rouge, lorsqu’elle prend soin de l’accrocher christiquement au centre de la scène, sous l’horloge solaire, avant de commettre l’irréparable. L’esthétisme tant attendu s’impose alors royalement, toujours par la voie de la chrysalide qui caractérise si fortement l’univers de Carlotta. Le mouvement rejoint le symbolique, dépassant la simple suggestion, reprenant sa part belle. C’est de cela que l’association du texte et de la danse peut se faire le privilège, de faire naître des images de rêve, comme s’y attachent les mots de Quignard qui laissent vagabonder l’esprit de Médée dans cet espace sans limite pour le concentrer ensuite sur une démonstration figurée.

« Midi Médée médite », occurrence verbale de Quignard en possession de cette captation de la femme, de la mère, de l’enfant qui a rendez-vous avec le Temps, son Père, et le Soleil, son Grand-Père. D’une voix délicatement expirée, il nous souffle ces images du Palais de Corinthe crépitant, extériorisant cette suggestion méditative de la Mère meurtrière en repentir. Beaucoup d’images déjà présentes dans le récit de cette« Reine Médée – Vierge Marie », avant qu’Ikeda ne le mette corporellement en scène, en un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur. Une mise en scène qui se veut épurée tout en étant chargée de symboles, de couleurs, de bruits, touchant du bout des doigts à l’irascible Médée sans nous ouvrir réellement les bas-fonds de son âme ensanglantée

Envoûtante, Carlotta Ikeda le demeure dans toute son intériorité, avec ses élans avortés, ses cris extérieurs mais au regard porté sur Medea et sa contemporanéité, l’engagement apparaît poussif et poussiéreux. L’écoute première du texte pouvant amener ailleurs, on s’accroche à nos images, précédemment conçues, où Médée devient Medea, personnage romantico-érotique que l’auteur nous livre assis, face public, les lunettes au bout du nez, texte en mains sur la tablette.

Audrey Chazelle

Medea, Carlotta Ikeda, Pascal Quignard, Alain Mahé. Du 7 au 19 Février 2012. Théâtre Paris-Villette

En parallèle du spectacle, la Dorothy’s Gallery (27 rue Keller, Paris 11ème) expose les clichés de Laurencine Lot, en couleur et noir et blanc, sur le fil des trente années de créations scéniques de la grande dame du butô. A voir jusqu’au 27 Mars.

Photo : Laurencine Lot

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