LE NOUVEAU FESTIVAL / CENTRE POMPIDOU : CARTE BLANCHE A GISELE VIENNE

MUSIQUES : Christian Fennesz/ Bill Orcutt/ Florian Hecker au Nouveau festival /Centre Pompidou le 24 février 2012.

Le Nouveau Festival investit également la scène musicale de la capitale. Dans le cadre de la carte blanche accordée à Gisèle Vienne, les Spectacles vivants du Centre Pompidou accueillent une soirée concert qui va faire date : le blues singulier et déglingué du guitariste américain Bill Orcutt, l’électro expérimentale de l’allemand Florian Hecker et de l’autrichien Christian Fennesz, pour des propositions radicales et jouissives.

Dans les créations réalisées par Gisèle Vienne avec l’écrivain Dennis Cooper, la musique joue un rôle essentiel, matière et support de la progression dramatique. Leur univers est proche de l’esthétique défendue par Peter Rehberg, fondateur du label EDITIONS MEGO. Le programme de la soirée est conçu comme un véritable parcours, à la fois expérience sonore et scénique, et occasion d’un nouvel éclairage, réflexion en acte sur les enjeux esthétiques qui traversent l’œuvre de la chorégraphe et metteur en scène. Plusieurs points névralgiques de son travail sont convoqués à l’insu de l’audience embarquée dans un tourbillon d’émotions fortes, de sensations contrastées, d’états physiques particuliers. La musique se donne à vivre avec tout notre corps ce soir là au Centre Pompidou.

Confusion des genres

Florian Hecker prend en charge une entrée en matière pointue et exigeante. Sa proposition hautement subversive peut être vécue comme une épreuve des limites de la représentation, de la capacité d’écoute et de la disponibilité de certains spectateurs. Elle agit comme révélateur d’une hystérie collective qui couve dans la masse prétendument décontractée d’une assistance triée sur le volet. Le plateau du Grand Auditorium est vide, énorme espace béant, baigné dans une vague atmosphère bleutée, alors que la salle demeure éclairée. Des sons retentissent, puissants, finement spatialisés, choisis dans une bibliothèque sonore naturaliste, luxuriante, avec une préférence marquée pour les aigus et hyper-aigus, alternés avec des déchirements telluriques, sur des fréquences bien particulières. Dans ces nappes électroniques se mélangent bientôt des cris de protestation venus de la salle. La montée en puissance de la tension est confortée par le fait que la scène s’obstine à rester vide. Plus que les charges de sons hyper aigus, c’est ce bousculement radical de leur position de spectateur qui les déstabilise et semble irriter.

La proposition de Florian Hecker s’affirme avec évidence comme une remise en question des codes de la représentation, l’action est transférée dans la salle, qui devient une énorme caisse de résonance de la qualité d’écoute de son public. Certains se prennent au jeu, s’enfoncent les doigts dans les oreilles, se tiennent les tempes. Poussés dans leurs retranchements, recroquevillés sous les charges musicales, ils font preuve d’une concentration magnétique qui n’est pas sans rappeler les séances de spiritisme mises en place par Guy Maddin et ses comédiens dans le Forum de Centre.

A la fin d’un premier morceau déstructuré, marqué par des sons singuliers qui fusent dans l’espace, le morceau suivant semble apporter la promesse d’un rythme. Plusieurs amorces se chevauchent et entament une fugue.  On s’y accroche et on se laisse embarquer. Fermer les yeux s’impose avec évidence. La matière sonore s’immisce alors par la peau, le corps devient poreux, dense et léger à la fois, il tend à retrouver des textures apparentées à celles travaillées par la chorégraphe Myriam Gourfink. Des formes surgissent luxuriantes, somptueuses, menaçantes aussi. Protégés par les boules Quies, plongés dans une atmosphère ouatée, dense et électrique, la tension qui monte dans la salle se fait néanmoins sentir avec acuité. Une partie du public se laisse en effet entrainer dans un mécanisme social qui tend à reproduire un modèle spectaculaire dont Florian Hecker se détourne. Des expériences similaires ont déjà été tentées dans le champ chorégraphique, notamment par Les Gens d’Uterpan, avec des créations comme X-Event 0 ou Audience, pièce qui investit l’espace urbain.

Ce même geste, dans le cadre d’une pièce de musique, agit de manière immédiate, et donne nécessairement lieu à une sorte d’agitation de groupe. Car il est impossible d’échapper au pouvoir de la musique ou de se soustraire aux effets qu’elle produit. Il n’y a personne sur scène pour polariser l’attention des spectateurs, leurs attentes et leur agressivité latente. Certains se lèvent, se retournent vers la régie son, crient, lancent leur programme à travers la salle. Des commentaires sarcastiques et désabusés fusent de tous côtés, symptômes patents d’un besoin de se faire entendre dans cet engrenage de la surenchère. Un trentenaire excédé dévale les gradins en courant, monte sur scène et fait tomber les tours d’enceintes. D’autres spectateurs interviennent pour le maîtriser, l’équipe technique descend sur le plateau pour défendre son installation sonore. Le set finit brutalement dans une regrettable confusion des genres, suite à cet acte de vandalisme impardonnable.

Un blues viscéral

L’arrivée de Bill Orcutt sur scène met fin à ce moment de trouble. Le guitariste américain semble aussi confus que la plupart des spectateurs. L’énorme chahut n’a laissé personne indemne. Sa tâche est d’autant plus difficile que sa musique prend son relief au gré des improvisations, s’inscrit décisivement dans l’espace–temps de son accomplissement. Sa manière impulsive de jouer est saisissante. Bill Orcutt travaille sans merci sa guitare, lui laisse peu de moments de répit. Il y va d’un corps à corps fascinant : les mains sont à la fois lourdes et étonnement alertes, son pied tremble, morceau de chair nue qui semble contenir l’extrême nervosité et concentration qui se déchargent dans une rythme marqué par à coups extatiques. Des airs étranges s’élèvent, la voix se tient au bord de l’hallucination sonore – de bas mugissements obsessifs, des incantations chamaniques dont la puissance excède l’entendement. Le transport d’un Glenn Gould accompagnant les Variations Goldberg de Johann Sebastian Bach n’est jamais loin. Au bout de 15 minutes, Bill Orcutt s’arrête net : That’s a song … et les spectateurs subjugués d’applaudir.

Une deuxième pièce se déploie, à la texture complètement différente. Elle est fait de blancs et de silences. Les accords fonctionnent comme des échos, semblent venir de loin, traverser des mondes avant de s’intensifier. L’artiste se tient devant nous, à l’image d’un prophète simple d’esprit qui n’arrive pas à trouver la parole, qui n’articule guère. Affranchi de rythme, il nous touche au-delà des mots.  All right…, lance-t-il à nouveau, comme adressé à lui-même pour sortir de son délire. L’obstination paisible et la simplicité de sa présence contrastent douloureusement avec l’incident qui vient de se dérouler. Dans cette configuration minimaliste,  le film des événements pourrait repasser en boucle. Le décalage est saisissant avec la violence qui quelques minutes auparavant a gagné une partie du public décontracté, branché, blasé et qui paradoxalement n’aime pas sortir de ses certitudes étroites et déteste avant tout de se faire bousculer. Une même radicalité rapproche, par delà les distinctions esthétiques, la force subversive de la proposition de Florian Hecker et le blues viscéral de Bill Orcutt qui naît d’une guitare sur le point de se disloquer. 

dive in ! La vague déferle

Christian Fennesz, artiste phare du label MEGO, monte sur scène et s’installe devant un pupitre qui regorge de machines, pédales, sampleurs, câbles et connectiques. Ce sont les viscères d’une musique qui se pratique à cœur ouvert. Il travaille les sons vers leur écrasement, saturés de manière excessive. Les nappes forment une tessiture dense, massive et puissante, quasi opaque. Pourtant des bribes distinctes, limpides, mélodiques, d’une douceur irréelle surgissent parfois dans la masse de matière sonore. Le musicien prend son temps pour installer cette atmosphère d’indicible fascination. Nous avons devant les yeux l’homme, la star, l’idole et des pans entiers de créations de Gisèle Vienne s’invitent dans cette expérience scénique d’un grand dépouillement et d’une intensité insoutenable. Il y va de la singularité d’une présence magnétique qui polarise une multitude d’images véhiculées par l’inconscient collectif. Christian Fennesz nous embarque dans un voyage, irrésistible, tel un magicien qui ouvre des passages vers des niveaux autres de la réalité.

Son art s’apparente à l’expérience de la lanterne magique, au cinéma des origines, à l’hypnose. Le plateau se transforme en boite à merveilles où, concentré, il déballe fiévreusement des mondes. L’artiste nous amène à l’intuition d’un moment subtil où dans le flux de sons linéaires, un rythme est sur le point de naître, de se dissocier, de s’affirmer. Il fait appel à des résonances physiques profondément enfouies dans les chairs. Le pouls devient une voie d’accès à cette œuvre sonore. Un rif de guitare au bord de la désuétude sombre dans la matière sonique et avalé par le magma, il y fait affleurer nuances précieuses. L’écoute devient une expérience totale, enveloppante, l’espace s’ouvre comme devant la mer et la respiration de cette musique nous attire comme un ressac lent et irrésistible. Des vies entières semblent se chevaucher, dans une texture riche et épaisse, telle la matière des rêves.

Au sortir de cette soirée, vécue comme une troublante expérience immersive, nous semblons avoir parcouru un chemin semé d’embûches, de pièges à la facilité et aux conventions spectaculaires, qui se laisse embrasser après coup avec l’évidence d’un théorème.

Smaranda Olcèse

Cette soirée du Nouveau Festival a été donnée le 24 février 2012 au Centre Pompidou.

Visuels : Mathieu Gandin

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