CHARLOTTE CHARBONNEL / REVERSOLIDUS

Exposition Charlotte Charbonnel / reverSolidus  / jusqu’au 28 avril 2012 / Backslash Gallery.

Après la Maréchalerie de Versailles  (2009), la Verrière Hermès à Bruxelles et le Musée Réattu à Arles (2011),  Charlotte Charbonnel (née en 1980, vit et travaille à Paris) présente en ce  moment sa première exposition personnelle à la Backslash Gallery (Paris). Une  présentation principalement formée d’installations reposant sur une réflexion  pluridisciplinaire, mêlant sciences, techniques, biologie.

Une palette  multiréférentielle dont elle extrait des formes et des expériences esthétiques. reverSolidus fait appel à nos sens :  manipulations physiques des œuvres, participation aux différents dispositifs,  perceptions visuelles et sonores. Chaque pièce amène une attraction entre le  regardeur (qui devient ici acteur) et le matériau exploité. Ainsi notre  participation est requise pour certaines pièces afin d’activer des dispositifs  aussi fascinants que déconcertants.

Au rez-de-chaussée, nous sommes d’abord  accueillis par Resonarium (2011), une  pièce installée dans la vitrine de la galerie. Formée d’une structure en  aluminium et d’un caisson en verre, l’œuvre est un perpétuel spectacle de  l’imperceptible. Grâce à un moteur et à deux aimants puissants, de la limaille  de fer brute se déplace dans le caisson et forme progressivement des amas  organiques, piquants et extrêmement fragiles. Deux masses tournant lentement,  qui avec le temps, se rejoignent et évoluent dans cet espace confiné. La  limaille s’est agglutinée sur les deux aimants latéraux et s’est métamorphosée à  un paysage lunaire, miniature. L’artiste allie mouvement et magnétisme pour  redéfinir une matière. Celle-ci perd sa propriété commune pour devenir cette  forme inidentifiable, fascinante et puissante. La savante association des  caractéristiques physiques de chacun des matériaux retenus favorise alors une  entité organique, mécanique, vivante.

Nous retrouvons la limaille de fer dans  une série de six dessins, où sur du papier blanc la matière brute est libérée,  comme imprimée, puis cristallisée [Limaille Fossilisée, 2011-2012]. Les  dessins apparaissent à la fois comme les résidus et les extensions de  l’installation mécanique. Les motifs formés par le dépôt de fer font écho aux  intérieurs de roches, aux cellules minérales, humaines ou végétales vues avec un  microscope ou autre machine de précision visuelle. L’artiste utilise chaque  propriété, chaque contrainte et chaque possibilité pour en extraite l’inattendu,  l’improbable. Comme pour la série des Petits Colosses (2012), dont trois  pièces sont présentées à l’étage. Des caissons de verres sont intégrés à des  colonnes blanches, au sein des caissons sont cristallisés les résultats produits  par la machine Resonarium. Les  entités de limaille de fer apparaissent comme des caryatides précaires, liant  deux parties de la colonne. La construction fragile semble soutenir le tout. Une  fois de plus, le déséquilibre visuel et matériel est mis en avant. Entre  vulnérabilité et solidité, les matériaux sont détournés et  redéfinis.

À travers ses expériences précises et  extrêmement fouillées, elle recherche des résultats réjouissants qu’ils soient  visuels ou sensoriels. Un monde nouveau est généré grâce au traitement de la  matière. Car il s’agit en fait de traductions, d’évolutions ou de prolongements  de matières brutes comme le souligne la série de photographies intitulée Matières (2011). Des images grands  formats, apparemment abstraites, extrêmement colorées et lumineuses. Des  photographies d’intérieurs infiniment petits ou infiniment grands, aucun indice  n’est donné pour justement nous plonger dans ces univers étranges et sublimes,  puisqu’ils dépassent la perception normale.

Au sol sont disposées trois plateformes  formées de caissons carrés en bois, sur lesquels nous sommes invités à monter.  En déséquilibre sur une planche, nous expérimentons trois sensations : le  gonflement/dégonflement, une poussée plus dure et une poussée crayeuse. Le corps  est doucement mis à l’épreuve de matériaux dissimulés, intégrés aux caissons.  L’artiste explique : « Je m’intéresse à ce que l’on ne peut pas maîtriser, à  cette alliance de beauté et de danger perceptibles lors de phénomènes naturels ». Ainsi les pièces offrent des sensations réjouissantes et étonnantes, à  l’instar de Syphonie pour orgue  (2012), un orgue composé de tuyaux en plastiques totalement intégré à l’espace  de la mezzanine de la galerie. L’œuvre forme une entité rhizomique, éclatée et  en harmonie avec l’espace et les éléments préexistants (escaliers, tuyaux de la  galerie et rambardes métalliques). Il nous faut ensuite découvrir les  possibilités offertes par cet orgue insolite muni de ventilateurs, de micros et  d’enceintes. L’air ambiant est capté, les déplacements générèrent des sons  attrapés par les micros et retraduits par le réseau tubulaire. Des bruits sourds  et lancinants s’échappent et semblent circuler dans les tubes.

La notion de traduction est essentielle  dans cette recherche technique et plastique. Par exemple, une œuvre comme Parabols, utilise le son, la  réverbération et l’eau pour redéfinir l’ambiance sonore de la galerie. Tout est  capté et restitué d’une manière subtile, sensible et brillante. Le manège de  sphères en plastique transparent, nous amène à découvrir des sons inconnus [Sténosphères, 2011]. Ainsi, en portant  un casque sur nos oreilles et en manipulant chaque sphère, les matières communes  deviennent sonores. D’autres pièces proviennent de recherches sur les sons, mais  sont matériellement muettes. Ainsi le Pantonier Sonore (2012) figures grâce à  des conformateurs et des tiges de fer, le son des couleurs. Si le bruit du blanc  est le plus connu, l’artiste s’est intéressée aux autres bruits, aux autres  couleurs, générant ainsi une série d’œuvres insolites.

De même, quatre Phonoglyphes (2012) sont présentés au  mur. Des vinyles en porcelaine et en émail dont le contenu sonore restera  énigmatique. La série repose sur l’enregistrement utopique de l’environnement  sonore du potier lorsqu’il a tourné les objets fabriqués. La matière  contiendrait des sons jamais entendus, des témoignages évanouis dans l’argile.  Si la théorie s’est révélée fausse, l’artiste s’est appropriée le mythe  scientifique et l’a transposé à un objet contemporain, le vinyle, qui lui-même  pose des questions sur notre époque. En effet, le vinyle est bien connu des  générations plus anciennes, mais pas des plus jeunes générations pour qui  l’objet est largement daté à l’heure du tout numérique. Les œuvres circulaires  font donc appel à l’utopie scientifique et aux objets remplacés par les  nouvelles technologies. Deux caractéristiques qui mobilisent les voix du passé  qui sont comme coincées dans la matière. Elles renvoient également à  l’éphémérité des objets et des sons.

Attractio (2012)  vient prolonger notre expérience des objets et des sons. De fines cordes  colorées sont tendues entre deux murs dans l’espace de la galerie. Nous sommes  invités à toucher les cordes qui, une fois mises en mouvement, projettent  différents sons. Les fils de nylon multicolores deviennent un instrument, qui  comme Syphonie pour orgue, d’adapte à  l’espace, s’imprègne de ses contraintes et de ses possibilités acoustiques pour  redéfinir l’ambiance sonore. En actionnant les cordes nous nous rendons  rapidement compte que de l’autre côté du mur, des objets métalliques viennent  frapper la paroi. Des aiguilles à brider se lever et s’abattent contre le mur au  fil des compositions sonores aléatoires. Une activité qu’il nous est impossible  de voir alors que nous jouant avec les fils. L’œuvre intègre une frustration  visuelle, une curiosité et un trouble.

L’exposition de Charlotte Charbonnel  nous permet d’appréhender les différentes facettes d’une œuvre et d’une démarche  complexe dont la sensibilité et la force trouvent un point d’équilibre visuel,  matériel et sensoriel. Avec pertinence, elle nous propose d’envisager autrement  des objets et des matières qui nous sont (ou qui nous semblent) familiers. Ainsi  nous poussons des portes et entrons dans des univers instables, énigmatiques,  des espaces qui nous ramènent à notre propre échelle et à notre impuissance face  à des phénomènes qui nous dépassent et nous submergent.

Julie Crenn.

Exposition Charlotte Charbonnel – reverSolidus, du  17 mars au 28 avril 2012, à la Backslash Gallery  (Paris).

Plus d’informations sur l’exposition  :http://www.backslashgallery.com/.

Plus d’informations sur l’artiste  :http://www.charlotte-charbonnel.com/.

Voir aussi : http://vimeo.com/user2362636.

Visuels  : / 2. Limaille  fossilisée n°6, 2011 / limaille de  fer et vernis 50 x 65 cm /Courtesy  Back slash Gallery, Paris / 1. Parabols,  2011 /inox, verre, eau, haut-parleurs,  lecteurs MP3 et amplis 150 x 180 x 80 cm :Courtesy  Back slash Gallery, Paris.

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