BRÛLER DES TABLEAUX : LE DESESPOIR ORDINAIRE D’UN DIRECTEUR DE MUSEE ITALIEN

TRIBUNE.

Signe des temps : en Italie, les directeurs de musées brûlent des oeuvres. Spectaculaire, cette action très médiatisée du directeur du musée d’art contemporain de Casoria, près de Naples, est révélatrice d’un lâchage généralisé de la Culture. Organisé sans vergogne par des dirigeants politiques intoxiqués par la propagande des marchés sur une « dette » prétendument toxique, ce déni violent de ce qui fait l’essence d’une civilisation est un marqueur fort de ce qui attend nos sociétés européennes si celles-ci continuent de succomber aux diktats de l’oligarchie ultralibérale.

Mardi 17 avril, l’on apprenait médusés la décision ubuesque du directeur du musée de Casoria : brûler les oeuvres de son musée afin de focaliser les médias sur la condition misérable qui lui est faite par les politiques. Soit une coupe vertigineuse dans ses crédits qui conduit inexorablement le musée à fermer ses portes et à annuler ses programmes d’expositions. Ainsi en début de soirée, Antonio Manfredi a t-il mis le feu au tableau de Séverine Bourguignon, artiste qui en avait auparavant signifié son acceptation au directeur.

Antonio Manfredi a l’intention de continuer à brûler trois œuvres par semaine dans ce qu’il appelle une « Art War ». Cette action radicale exprime bien le désespoir des opérateurs culturels dans un pays qui délaisse scandaleusement son propre patrimoine, pourtant dangereusement exposé, tel Pompeï qui n’a plus le premier sou pour restaurer ses fresques ni consolider ses ruines. Pour Manfredi, l’affaire est pliée : « Les mille œuvres que nous exposons sont de toute façon promises à la destruction en raison de l’indifférence du gouvernement » selon lui.

Le désespoir -certes très théâtralisé- du directeur du Mac de Casoria n’est pas à prendre à la légère. Au-delà de sa forme spectaculaire, cette action à vocation rédemptrice en dit long sur l’état idéologique de nos dirigeants européens. Ceux-là préfèreront toujours la logique mortifère des « marchés », omnubilés par leur rentabilité à court terme, au simple bon sens qui consiste à préserver les acquis de plusieurs millénaires de la civilisation humaine, que l’art, la culture, la pensée sous toutes ses formes ont ensemencée de leurs avancées historiques.

Couper les crédits des musées, et singulièrement de l’art contemporain, est l’aveu du mépris cinglant de nos dirigeants envers tout ce qui ressemble de près ou de loin à la civilisation des idées. Une régression organisée par nos zélateurs d’un libéralisme sans limite, dont la seule préoccupation est de multiplier les petits « pains », thésaurisant un peu plus chaque jour pour le bonheur d’une poignée de spéculateurs, au détriment de tout ce qui pense et fait bouger nos sociétés humaines.

En ces temps de récession économique et de « crise » financière, la Culture encore une fois se retrouve au ban des préoccupations de nos dirigeants européens. Les budgets du secteur au sein des pays de l’Europe sont tous soumis à des coupes drastiques, à l’exception de l’Allemagne qui maintient les siens au niveau de la ligne de flottaison. En Italie, les Mario Monti ne se gênent plus, mais la situation en Espagne, aux Pays-Bas ou en France n’a rien à lui envier.

Il est urgent que les citoyens de cette Europe affolée commencent à s’en soucier et agissent. Sans secteur culturel vivant et dynamique, nos sociétés soi-disant avancées ne seront plus que des astres morts. Et leurs citoyens, sans perspectives ni nourritures de l’esprit, de simples lignes sur les écrans des traders.

Eleonor Zastavia

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