URS FISCHER MONTRE SA "MADAME FISSCHER" AU PALAZZO GRASSI

VENISE : Exposition "Madame Fisscher" d’Urs Fischer au Palazzo Grassi / Jusqu’au 15 juillet 2012.

C’est la première fois que le Palazzo Grassi propose une exposition solo d’un artiste contemporain. Urs Fischer, à la réputation de démolisseur de certitudes, s’y livre avec la délectation gourmande et le goût du paradoxe qui l’animent. "Madame Fisscher", dont la commissaire est Caroline Bourgeois, est donc déjà un événement en soi.

Urs Fischer (1973), artiste suisse vivant à New-York, a choisi de présenter un parcours rétrospectif -même s’il se défend d’un tel terme- depuis les années 90 jusqu’à aujourd’hui. MADAME FISSCHER revisite une oeuvre empreinte d’un sens de l’humour singulier et du goût de l’artiste pour le paradoxe, une oeuvre complexe qui se décline en une multitude de médias et de formes, dont le rapport au corps et son interrogation de statut sont au centre de ses préoccupations. Fischer est un virtuose de la manière. Polymorphe et polysémique, ce travail inclassable et toujours en équilibre défie les interprétations comme il interroge sans relâche l’histoire de l’art et les constituants de la représentation.

Dès l’Atrium du Palazzo Grassi, Urs Fischer expose d’emblée ses intentions, avec l’installation qui a donné le titre à l’exposition. Un titre mystérieux s’il en est, dont on ne saura jamais s’il renvoie à une mère, une épouse ou demeure tout simplement un dispositif fictionnel parmi d’autres -nombreux- utilisés par l’artiste. De toute façon, Fischer -et c’est ce qui le caractérise- adore flotter sur ces frontières floues du sens, instillant le doute et une constante impression déstabilisante pour le regardeur.

L’installation du grand atrium éclaire parfaiement l’intention de l’artiste. Urs Fischer a choisi d’y laisser une oeuvre provenant de la précédente expo au Palazzo Grassi, un "Balloon Dog" de Jeff Koons tout rose qui enchantait "Le Monde vous appartient". En vis à vis, "Madame Fisscher" est en fait une reconstitution de l’atelier de l’artiste, une oeuvre assez ancienne (1999) dont l’affichage se veut comme une profession de foi : un bordel de papiers et de cartons maculés et déchirés amoncelés dans ce cube qui se lit comme un cimetière d’oeuvres jamais réalisées, un espace du raté ou de l’immontrable : tout un programme pour ouvrir une exposition rétrospective !

Urs Fischer a toujours travaillé sur les objets quotidiens qui nous entourent. Son système de production empirique fait une large part à l’autodétermination de l’oeuvre, une autodétermination néanmoins organisée de manière organique et expérimentale. Fischer est un chercheur sans objet de recherche, il essaie, tend des pièges, doute, tâtonne, cherche l’erreur et le raté. La réalité l’intéresse au plus haut point, mais il sait qu’elle est, à l’image de ses oeuvres, imparfaite, toujours en mouvement, jamais figée, nullement arrêtée dans ce long processus qui la construit et la déconstruit en permanence.

L’exposition entière navigue entre ces paradigmes. Il y a ce bestiaire bizarre, comme ces oiseaux du premier étage traités de manière réaliste, posés sur des pierres, reliés par une chaîne au cou et accrochés au plafond, qui font écho à un gros matou et une oie juchés sur une machine à laver aperçus plus tôt. D’ailleurs les chats sont partout, modelages de terre crue réalisés par ses étudiants et qui resteront exposés aux éléments dans la cour jusqu’à la fin de l’expo -et leur propre fin, dissouts par les pluies. Beaucoup d’animaux, d’objets du quotidien, de trucs banals ou faussement naïfs, au sens caché. Mais aussi toujours cette notion d’atelier, de l’antre de l’artiste comme le foutoir du rez-de-chaussée, jusqu’à la galerie qui ouvre sur l’atrium qui présente également une autre version de l’atelier, celle classique d’un studio de sculpture, intitulée "Necrophonia" : polyphonie de choses "mortes", de rebuts d’atelier -allez savoir- celui-ci accumule des bronzes fichés sur leurs socles, divers objets et un modèle de classe de dessin, tel qu’on le propose aux étudiants des Beaux-arts, donc nu et en pose.

En réalité, Fischer renvoie à toute la skizophrénie -réelle ou fantasmée- de l’artiste et son rapport à sa "création" comme double présumé. Un double, peut-être la fameuse Madame du titre, que l’on retrouve partout dans le dispositif de l’exposition, jusqu’aux deux versions de l’atelier, de même qu’il hante tout le processus de production de l’oeuvre. Une interrogation constante sur ce vertige, ce vacillement permanent d’une oeuvre borderline, sur le fil. Ce déploiement auto-fictionnel n’est pas sans réussir ce vers quoi il tend : placer le regardeur dans une posture délicate, un sentiment d’inquiétude -d’infinitude même- l’envahissant à son insu. L’art est comme ça, semble dire Fischer, nul dogme, nulle certitude, plutôt l’étrange flottement d’un réel glissant et fuyant, jamais capturé, et qui se défile dans une joyeuse débandade.

Ettore Eco

Exposition "Madame Fisscher" d’Urs Fischer / Palazzo Grassi Venise / Du 15 avril au 15 juillet 2012/ http://www.palazzograssi.it/fr/expositions/madame-fisscher/

Vues de l’exposition "Madame Fisscher" d’Urs Fischer au Palazzo Grassi, dont l’installation éponyme dans l’atrium. (Courtesy of the artist / Galerie Eva Presenhuber, Zurich / Palazzo Grassi, Venise 2012. Photo: Stefan Altenburger.)

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