ISMAÏL BAHRI / VIBRATIONS PERCEPTUELLES

Exposition Ismaïl Bahri  / du 4 mai au  16 juin 2012, / Galerie Les Filles du Calvaire,  Paris.

La  Galerie Les Filles du Calvaire présente actuellement la première  exposition d’Ismaïl Bahri (né en 1978 à Tunis). Ce dernier partage sa vie entre  Tunis et Paris et développe depuis une dizaine d’années une pratique artistique  sensible, polysémique et pluridisciplinaire qui jette subtilement des ponts  entre l’Orient et l’Occident, mais qui avant tout propose un autre regard sur  l’espace et le corps. Grâce à une utilisation de la photographie, du dessin,  mais aussi de la vidéo et de l’installation. L’artiste fixe son regard et le  nôtre sur des matières en mouvement, des corps solides ou liquides vulnérables,  indomptables et fugaces qu’il associe entre eux. Ainsi il joue sur le caractère  organique, épidermique et physique des supports  employés.

L’exposition est formée d’œuvres vidéo et de  photographies. Dans chacune des pièces nous retrouvons un fil conducteur, une  réflexion qu’il mène depuis 2009 sur l’écume, la bulle, leur identité éphémère  et fragile. La série de dessins intitulée Latence (2010-2011) est le développement  d’une série antérieure, Ecumes (2009)  où l’artiste s’est évertué à dessiner au moyen de pellicules de lait versé sur  le papier. En séchant, les pellicules accrochent la poussière, elles se parent  de l’air ambiant et augmentent leur consistance matérielle. La poussière  s’installe sur le papier lentement, elle incarne le temps qui passe, la  progression naturelle d’un matériau volatile et immaîtrisable. Une pratique qui  fait écho aux écrits de Peter Sloterdijk qui écrit en 2005 à propos de l’écume : « Structure instable d’espaces creux emplis de gaz  qui prennent le dessus sur le solide comme s’ils menaient un coup d’État  nocturne, l’écume se présente comme une inversion de l’ordre naturel au cœur de  la nature. »

L’œuvre nous  rappelle non seulement celle de Man Ray, Elevage de Poussière (1920) faisant état  de la poussière présente sur le Grand Verre de Marcel Duchamp, mais aussi la  philosophie duchampienne. En effet, il s’agit d’un travail de patience  traduisant le parti pris de « travailler lentement,  au ralenti. Se donner moins à l’œuvre, lui refuser toute excitation, tout  affolement, toute hystérie. Duchamp : ‘Ma façon de travailler était lente.’  [...] Cette lenteur est celle qui préside à l’Elevage de poussière […] élevage patient d’un matériau  impossible à forcer, à contraindre et qui, de lui-même, a sa vitesse propre qui  est celle de la vie. ». (1)

Presque  rien, et pourtant : pas rien. Un quelque chose, et cependant : seulement un  tissu formé d’espaces creux et de parois très subtiles. Une donnée réelle, et  pourtant : une entité qui redoute le contact, qui s’abandonne et éclate à la  moindre tentative de s’en emparer. C’est l’écume telle qu’elle se montre dans  l’expérience quotidienne. L’apport d’air fait perdre sa densité à un liquide ou  à un solide ; ce qui paraissait homogène, stable et autonome se transforme en  structures détachées et fragiles. [Sloterdijk – 2005]

Ismaïl  Bahri va réitérer l’expérience liant bulle, lait et hasard en formulant la série  photographique intitulée Latence. Sur  une plaque en verre, il dessine un cercle de lait au pinceau. Au contact de  l’air et au fil des heures, le lait se caille, il produit une infime pellicule  avec laquelle l’artiste va travaille. Il procède à des mouvements de rotation de  la plaque, créant ainsi des strates à l’intérieur du cercle. Le résultat est  proche d’une radiographie d’un minéral, d’un os, ou bien d’une vue microscopique  d’une cellule organique dont les stries « sont des  marqueurs lents du temps. Le dessin procède par sédimentations : plus il met du  temps à être travaillé et plus les stries s’accumulent. » Sur le processus, Ismaïl Bahri  explique : « Dessiner ici relève de l’attente, d’une forme de  désistement maîtrisé. Je dessine en m’insérant dans des plis, en inscrivant des  lignes dans le sillage des ellipses qu’imprime le liquide. Après avoir tracé le  cercle au pinceau, le dessin, progressivement, est mis dans l’orbite de cette  première impulsion. C’est une sorte de dessin par gravitation. ».(2) Le banal est transcendé  via un dispositif constitué de gestes simples. L’artiste est à l’écoute de la  matière et de son propre geste. Il ne tend pas à maîtriser les effets et les  évolutions, bien au contraire il se laisse guider par les formes qui se  construisent au fil des heures.

Une réflexion qu’il déplace et renouvelle avec le film Orientations (2010), où dans le  liquide noirâtre versé dans un gobelet se reflètent différents lieux,  différentes atmosphères. Le liquide qui s’avère être de l’encre noire,  s’apparente progressivement à un œil, au regard de l’artiste lui-même, mais  aussi celui des passants qui l’interpellent et le questionnent. En arpentant les  rues de Tunis, les yeux rivés sur la surface de l’encre, le verre à la main,  l’artiste nous invite à regarder le monde extérieur d’une manière différente, à  le prendre en compte et à nous révéler par rapport à lui. « Dans Orientations, il  s’agissait également de parcourir et de filmer la ville en myope car je  traversais la rue l’œil focalisé sur une surface d’encre. Ici, l’encre sert de  boussole obscure. Je cherchais à deviner la ville dans ce trou noir, par ce trou  de serrure ouvert sur le paysage. »[3] Tout est ici une  question de perception dont il libère les alternatives et réécrit les codes. Il  accentue sa propre relation à l’espace en l’observant à travers des filtres  altérables et délicats.

Peu à peu, le lien entre environnement, corporalité et  regard s’établit et se traduit par une œuvre comme Ligne (2011) où une goutte d’eau fait  corps avec la peau d’un individu, faisant ainsi « office d’intermédiaire sensible aux moindres intensités qui traversent le corps.  Elle demeure en surface, mais sonde, par capillarité, une intériorité enfouie. » Le film Attraction (2011)  nous plonge dans l’obscurité où apparaît et disparaît une main qui attirée par  une faible source lumineuse, tente d’accrocher, de toucher ou de capter la  luminosité évanescente. Un travail épidermique et sensible qui résonne avec une  série photographique intitulée Sang  d’Encre (2009), où un coude, un œil et des mains sont partiellement  recouverts de points d’encre brune. Comme la goutte d’eau, le lait ou le gobelet  plein, la matière est employée comme un vecteur à la fois visuel et sensoriel.  Elle est l’écran et le moteur de l’action ou de l’inaction. Ici, les points  d’encre soulignent et marquent le passage du temps sur la peau. Ismail Bahri  réinvente l’écriture en lui donnant de nouvelles propriétés, métaphoriques et  poétiques.

L’idée de passages et de tirer sur le fil du temps sont  deux notions que nous retrouvons dans deux œuvres vidéos. La première, Film (2011-2012) met en situation d’un  fragment d’une page extraite d’un journal tunisien que l’artiste a soigneusement  enroulée. Une fois posé sur une surface recouverte d’encre noire, le rouleau se  met naturellement en mouvement. "En s’irriguant d’encre, les  fibres du papier se dilatent. Lentement, le rouleau se défait, le nœud s’ouvre.  Une ligne se déploie dans un mouvement lent. APPARITION. Lenteur d’une  révélation." (4)

Le papier avance lentement et déroule sous nos yeux, dévoilant ainsi  les images et les mots dont le contexte nous échappe. Un dispositif astucieux et  poétique nous ramenant à une réflexion sur le temps qui passe, où l’encre  qu’elle soit déversée ou imprimée, est celle de l’histoire humaine en cours. Une  métaphore visuelle dont il développe d’autres alternatives comme dans l’œuvre  vidéo intitulée Dénouement (2011).  Dans un paysage enneigé, un individu vêtu de noir tend un fil et sépare la scène  en deux parties, deux zones distinctes délimitées par un fil de couture qui peut  rompre à chaque instant. Le fil est noué, dénoué, enroulé, déroulé. L’artiste  explique : « Lentement, le corps pénètre le champ de l’image. À mesure qu’il  avance, la vidéo progresse vers son dénouement : l’espace-plan devient profond,  l’étendue blanche devient paysage et la ligne se fait volume. La formation du  nœud s’apparente à une opération d’enveloppement de l’espace traversé, comme si  tenir la bobine dans la main revenait à emporter cet espace avec soi.»(5)

Guillaume Benoit, auteur d’un texte sur le travail  d’Ismaïl Bahri, parle d’une démarche où l’artiste s’inscrit en « retrait » par  rapport à son environnement, à la société et à l’histoire. (6) Il déplace les regards, les objets et  les corps pour les exposer à de nouvelles lectures, de nouveaux discours. Rien  n’est imposé et figé, chaque geste, chaque pièce et composition sont modulable  et variable. Ainsi, il est toujours question d’éléments fragiles, non pérennes,  à l’image du corps humain. Un corps qui ne peut échapper à une lente évolution  menant à la disparition. Si les matériaux et outils utilisés par l’artiste sont  extraits du quotidien, ils sont chaque fois vecteurs de rencontres et de  résultats inattendus, surprenants et imprévisibles. Le travail d’Ismaïl Bahri  nous amène à (re)penser à notre propre existence, notre perception de l’espace,  des lieux que nous traversons, de notre environnement et du temps qui file entre  nos doigts.

Julie Crenn

Exposition Ismaïl Bahri – Précipités, du 4 mai au  16 juin 2012, à la Galerie Les Filles du Calvaire,  Paris.

Plus d’informations sur l’exposition  :http://www.fillesducalvaire.com/.  / Plus d’informations sur l’artiste  :http://www.ismailbahri.lautre.net/.


[1] JOUANNAIS,  Jean-Yves. Artistes Sans Œuvres.  Paris : Gallimard, 2009, p.83.

[3]« Waiting for change ?», entretien entre Barbara Sirieix  et Ismaïl Bahri, in Le Journal de La  Triennale 3, direction éditoriale Abdellah Karroum, mars 2012. Voir : http://www.cnap.fr/sites/default/files/evenement_cnap/125330_le-journal-de-la-triennale–3–parlermonde–abdellahkarroum.pdf.

[5]  Ibid.

[6] BENOIT,  Guillaume. Semaine, mai  2012.

Visuels : 3.  Ismail Bahri, Latence, Lait sur  Verre, 24 x 18, 2010-2011. Courtesy Galerie Les Filles du  Calvaire. / 2.Ismail  Bahri, Ligne, vidéo, 1 min en boucle, 2011. Courtesy Galerie Les  Filles du Calvaire. / 1.Ismail Bahri, Sang d’encre, série photographique 40×40  cm 2009. Courtesy Galerie Les Filles du  Calvaire.

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