FOCUS : A LA RENCONTRE DE MARION AUBERT

Montpellier : A la rencontre de Marion Aubert, auteure au Théâtre, dont trois spectacles et une lecture théâtralisée sont proposés sur les scènes montpellieraines cette saison.

Marion Aubert est une jeune auteure présente en terres languedociennes depuis sa sortie de L’E.S.A.D. (Ecole Supérieure d’Art Dramatique) de Montpellier en 1996. Après une dizaine de créations avec sa compagnie "Tire pas la nappe" et une vingtaine de textes au compteur, Marion Aubert, membre active de la Coopérative d’Écriture, est très présente dans la programmation des théâtres montpelliérains en 2011/2012 avec trois spectacles dont un présenté par sa compagnie au CDN des 13 Vents, une lecture en espace et une association avec le Théâtre J. Coeur. 

Ce théâtre de Lattes (ville de la banlieue sud, à quelques arrêts de tram du centre de Montpellier) a demandé à Marion Aubert d’être auteuse associée sur toute la saison. Tout au long de l’année, elle rédige des textes sur les habitants, la programmation, le théâtre. Deux évènements ont accompagné  le partenariat: une lecture théâtralisée, Voyage en pays Aubertois, par la cie tire pas la Nappe et une nouvelle version des trois petits cochons, Dans le ventre du loup, par la cie Didascalie.

Voyage en pays Aubertois :

La cie "Tire pas la nappe", composée de Marion Aubert (auteuse et comédienne), Capucine Ducastelle (comédienne) et Marion Guerrero (metteuse en scène et chanteuse), a proposé en début de saison une lecture en espace qui se veut être un panachage de l’œuvre d’Aubert à travers les différents thèmes récurrents chez l’auteuse : naissance, enfance, adolescence, maternité, sexualité, vieillesse et mort.

Les scènes s’enchainent à un rythme effréné, entrecoupées de chansons mises en musique par Mathias Guerrero. Les personnages, tous un peu fous et un peu cons, se déchirent entre eux pour la plus grande joie du public. Et leur connerie folle nous touche, nous parle, dans une langue rabelaisienne joyeusement désuète, dont la truculence peut déranger la ménagère de plus de cinquante ans mais qui ravit les jeunes générations qui assistent, souvent médusés, à un théâtre vivant, ô combien vivant. La troupe jubile de cette opportunité : occuper l’espace scénique qui lui est alloué. Toutes les grandes œuvres de Marion Aubert sont présentées, des Histrions- détails à Orgueil, poursuite et capitation – comédie hystérique et familiale. Le public, majoritairement des afficionados de la compagnie mais aussi des néophytes découvrant cette auteure, suivra certainement sur les prochains spectacles.

Dans le ventre du loup :

Dirigée par Marion Lévy, la compagnie "Didascalie", qui mêle danse et théâtre, a commandé à Marion Aubert un texte pour trois danseuses autour du mythe des trois petits cochons. Le spectacle mêle texte, vidéo, musique et danse, le tout dans une scénographie ingénieuse composée de papier accordéon modulable à volonté.

La chorégraphie repose sur une gestuelle simple basée avant tout sur les énergies des danseuses. Pas de démonstration performative, même si les danseuses en sont capables. On reste impressionné par leur capacité à alterner danse et théâtre d’un même souffle et sans difficulté apparente. Les enfants, même les plus petits, rient beaucoup, regardent grand et ne peuvent s’empêcher de prévenir les cochons dès que la queue du loup apparaît. Certes la force du texte et son caractère licencieux (édité chez Actes Sud Papier, collection Heyoka jeunesse) disparaît dans le mélange des arts mais au profit d’une émouvante chorégraphie qui propose une image très juste du passage de l’enfance à l’âge adulte en passant par l’adolescence.

A l’image de la compagnie "Groupe Noce" de Florence Bernad, l’esthétique de cette danse contemporaine pour le jeune public est légère, joyeuse et complètement ouverte. Heureusement, la fin pas si joyeuse du spectacle (est-ce que les cochons sont mangés par le loup? Est-ce que les cochons n’ont pas torturé à mort le loup ?) vient écailler le vernis « jeune fille en fleur » du spectacle. En effet, la pièce pose plein de grandes questions sur la symbolique de ce loup polymorphe (représenté par une comédienne, par de la vidéo, par des panneaux ou par une machine) qui surgit de nul part et n’importe quand.

Conseil pour une jeune épouse

Conseils pour une jeune épouse est une création de femmes, mise en scène par un homme, pour… tous les publics. Les deux comédiennes Patty Hannock et Fanny Rudelle ont pris pour fil conducteur de leur recherche, le “Kama Sutra” et “L’encyclopédie de la femme en 1950”. S’y sont ajoutés des extraits de magazines féminins, des faits d’actualités sur les crimes d’honneur, des textes de Simone de Beauvoir. Marion Aubert devait en écrire la conclusion mais a finalement donné naissance à un véritable traité pour quatuor (deux comédiennes, une violoniste et un clarinettiste), transformant ce puzzle fragmenté en une véritable pièce de chambre pour montrer que la femme n’est pas une, mais multiple.

“En attrapant le théâtre, nous entendons par là, vivre avec le public un moment de plaisir, nous souhaitons parler de la place finalement toujours très réglementée, codifiée, dans laquelle hommes et… femmes tiennent à nous enfermer. Mais une femme est un être humain libre de penser, de ressentir, d’aimer, de haïr, de jouir, de pleurer, de tout détruire, de tout vouloir”. Nous disent les deux comédiennes.

Saga des Habitants du val de Moldavie

En 2003, la comédie de Valence a commandé à Marion Aubert un texte sur les fantômes. De cette demande d’un matériau théâtral est née la Saga des Habitants du Val de Moldavie, texte fragmentaire qui réunit 8 personnages, fantômes d’acteurs d’un temps révolu. Deux difficultés dans ce texte morcelé : en faire un spectacle et non une suite incessante de monologues et nous faire rire de la mort. Obstacles surmontés avec brio par la mise en scène ingénieuse de Marion Guerrero qui, en plaçant un acteur plus tôt, en faisant un rappel de costume ou d’accessoire d’une scène à l’autre fait que la pièce avance sans cesse dans un rythme d’allegro qui donne le tournis. Dans une esthétique très chiadée, avec décors et costumes tout à la fois glauques et et "bling-bling", la comédie grandguignolesque et sanguinolente peut s’installer.

Certains spectateurs critiques peuvent trouver que le spectacle joue trop facilement sur le principe de la fausse fin qui peut lasser au bout d’un moment. Mais tel le phénix déplumé, le spectacle renaît sans cesse de ses boyaux et l’on s’attache petit à petit à ces fantômes d’acteurs ratés et un peu cons (eux aussi) qui sont cloîtré dans le théâtre pour l’éternité. Si le spectacle fonctionne si bien, c’est qu’il réunit tout : une mise en scène subtile mais entière, un texte drôle et terrible mais surtout une équipe d’acteurs incroyables, notamment Johanna Nizard qui pousse l’investissement corporel et vocal à son paroxysme. Elle mange la scène, et les spectateurs, dévore l’espace et tient son rôle comme rarement au théâtre. Les textes de Marion Aubert exigent cet investissement, ce travail au tractopelle mais ne fonctionnent que si la mise en scène procède du génie comique. Heureusement c’est le cas, les deux Marion maitrisant aussi bien l’une que l’autre l’écriture -scénique et textuelle- de la comédie. A la fois le rythme, les ruptures, la gestion des répétitions, le second degré… tout est calculé au millimètre et au diapason pour que le spectacle emporte la salle dans un grand éclat de rire. Et l’on rit, beaucoup, à grands éclats. Puis le spectacle nous cueille par une réflexion, une métaphore, une grande interrogation, comme ça, sans y toucher, l’air de rien.

Ces quatre propositions aux esthétiques très différentes puisque portées par des metteurs en scènes d’âge, de sexe et de culture très divers nous montrent plusieurs côtés de l’écriture de Marion Aubert, méchamment drôle ou drôlement méchante, selon les points de vue. A découvrir dans un fauteuil (la majeure partie des textes est disponible chez Actes sud Papier notamment Phaëton qui mêle les problématiques familiales et quotidiennes avec les grands mythes solaires) ou sur une scène, Marion Aubert en vaut largement le détour.

Bruno Paternot

www.tirepaslanappe.com/

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