ANRI SALA / IF MUSIC COULD TALK

Exposition Anri Sala, du 3 mai au 6 août 2012, Centre Pompidou, Paris.

 Après sa participation aux expositions collectives Airs de Paris en 2007 et Les Promesses du Passé en 2010, Anri  Sala (né en 1974, à Tirana, Albanie) revient au Centre Pompidou à l’occasion  d’une exposition personnelle. Une proposition qui s’inscrit dans le prolongement  d’une volonté d’exposer les acteurs en milieu de carrière issus de la scène  française (Philippe Parreno en 2009, Jean-Michel Othoniel en 2011,  auxquels suivront Adel Abdessemed et Mircea Cantor à l’automne 2012). Une  manifestation comme un avant goût de sa prochaine participation à la  55ème Biennale de Venise qui aura lieu en 2013, où il représentera la  France.

Anri Sala vit aujourd’hui entre Paris et Berlin, s’il a oscillé entre la  musique et les mathématiques, il a finalement choisi la voix de l’art en  étudiant la peinture à l’école des Beaux-arts de Tirana. Il arrive en France en  1996, là il fait ses premières expérimentations vidéos (Ecole nationale  supérieure des arts décoratifs, 1996-1998, puis Le Fresnoy à Tourcoing,  1998-2000) et se fait rapidement remarquer des institutions internationales et  du public. Il a développé un art sensible et politique, musical et troublant, en  lien avec son histoire, sa perception du monde et de la société, mais aussi avec  un travail mémoriel.

L’artiste s’est emparé de la Galerie Sud pour y  installer un projet inédit composé de vidéos, d’objets et de deux  photographies. Il explique : « Je conçois  chacune de mes expositions non pas comme une présentation ou une collection de  pièces existantes, mais comme une œuvre en soi. »[1] Lorsque  nous entrons dans l’espace de la Galerie Sud, nous sommes accueillis par Title Suspended (2008), une œuvre  emblématique du corpus d’Anri Sala. Deux moulages de mains en résine se font  face, ils sont enveloppés de deux gants mauves. Les mains sont actionnées par un  moteur électrique. Elles tournent sur elles-mêmes et génèrent un dialogue  curieux gestuel. Alors qu’elles se meuvent, nous réalisons qu’elles sont  amputées chacune de trois doigts. Elles n’indiquent aucune direction, ne  transmettent aucun message, elles nous interpellent seulement par leur mouvement  incessant et l’étrangeté qu’elles engendrent. L’œuvre est à l’image de  l’exposition : ouverte, plurielle et déroutante. Chaque œuvre dialogue l’une avec l’autre, des  correspondances sonores et visuelles sont instaurées. Il revient au spectateur  de s’immerger dans un univers où poésie, engagement et sensibilité le guide vers  une conscience non pas du monde qui l’entoure, mais du monde dans lequel il vit.  Anri Sala porte le réel et le dissémine dans une œuvre à la fois troublante et  captivante. 

« L’enjeu est d’unir en un seul mouvement le temps et  l’espace et de les faire résonner, à partir du spectateur, l’un avec l’autre. » Ce dernier, déambule et se déplace d’une œuvre à une autre créant ainsi son  propre cheminement dans cette exposition pensée comme une chorégraphie des corps  et des esprits. L’installation vidéo intitulée Extended Play (2012) est formée de  quatre films, qui mis bout-à-bout durent une heure. Quatre films, quatre  ambiances, quatre lieux. 1395 Days  Without Red (2011) évoque le siège de Sarajevo entre 1992 et 1995, Answer Me (2008) à Berlin, Le Clash (2010) à Bordeaux et Tlatelolco Clash (2011) sur le site  aztèque de Tlatelolco au Mexique. Une femme traverse les rues de Sarajevo  pendant la guerre, elle ne porte pas de rouge sur elle pour ne pas être prise en  cible ; un orgue de barbarie jouant « Should I stay or Should I go » sur la  place des Trois Cultures à Mexico City ; un homme qui marche dans une ancienne  salle de concert bordelaise vide avec une boite à musique jouant toujours la  même chanson des Clash ; ou encore la rupture d’un couple où la femme n’obtient  pas réellement de réponse de l’homme qu’elle interpelle, celui-ci préfère à la  parole frapper les caisses d’une batterie. Des films sans réelle narration qui  mettent en évidence les relations entre les personnages et leurs environnements,  directs, palpables, sensoriels, mais aussi indirects, sociaux, politiques,  historiques. Des indices sont disséminés pour ouvrir le champ des  interprétations, des déductions et des associations.

Les quatre films sont découpés en douze séquences et  projetés sur cinq écrans qui composent l’espace d’expositions. Ainsi, le  spectateur navigue entre les films, les ambiances et les questions qu’ils  posent. Il est perturbé par les projections simultanées, enchaînées,  déconstruites, comme tournantes. Il fait le lien entre les images et les sons. « Au cours de cette progression, le spectateur suit des personnages qui traversent  une ville ou déambulent autour d’un bâtiment, par exemple dans les rues de  Sarajevo à l’époque de la guerre de Yougoslavie ou dans une salle de concert  abandonnée de Bordeaux. La main du chef d’orchestre Ari Benjamin Meyers apparaît  dans la première image de trois séquences projetées sur des écrans différents – comme s’il en lançait lui-même la projection. » De  Tchaïkovski aux Clash, Anri Sala nous transporte dans un univers composite,  multiple, ouvert. Quatre films conçus comme une symphonie, fluide et  harmonieuse, comme une chorégraphie singulière et  participative.

La musique toujours, avec deux œuvres comme No Window  No Cry (Renzo Piano and Richard Rogers, Centre Pompidou, Paris) – 2012 et Doldrums (2008). La  première consiste en une incrustation d’une boite à musique dans une vitre  séparant le musée de la rue, de la ville. Derrière la vitre, le spectateur voit  la Fontaine Stravinsky et le flux des passants. La boite à musique est comme  insérée dans une bulle de verre et lorsqu’elle est activée diffuse la chanson  des Clash « Should I stay or Should I go » (1981). La chanson entre en résonance  avec les deux œuvres vidéo Le Clash  et Tlatelolco Clash. D’ailleurs, il  explique que : « Les films sont à leur tour des instruments de musique jouant  chacun une mélodie distincte. Le son et la musique ne racontent pas d’histoires,  mais plutôt leur impact, et celui de l’architecture qu’elles ont générée, sur le  présent. Leurs résidus et leurs souvenirs sont incarnés par les corps et les  gestes devenus musique. » Anri Sala engage une ligne punk que vient souligner la  seconde installation. Celle-ci est constituée de dix caisses claires de  batteries qui s’activent de manière automatique. L’espace est doté de vingt sept  haut-parleurs reliés entre eux et aux œuvres. En interaction avec les sons des  films projetés, les baguettes frappent les batteries et jouent une musique  mécanique, déconstruite. Sur son rapport à la musique il dit : « Je m’intéresse  aux choses que l’on raconte par le biais des images mais pas forcément par le  langage. J’ai tendance à remplacer le langage en tant que forme privilégiée de  narration. Quand les images racontent quelque chose, elles arrivent toujours à  conserver une part d’ambiguïté. Je suis également intrigué par la musique comme  moyen narratif. Sa manière d’aborder la signification est différente de celle du  langage. La musique peut résister à la signification. »

« L’architecture est comme le cadre du  son » (2006). Anri Sala se fait l’interprète de l’espace qu’il investit. Il  travaille les sons, les images et les architectures. Trois terrains qui  s’entremêlent et qui trouvent un lien commun : l’humain. Grâce à un regard  sensible, poétique et soucieux, il parvient à amplifier et à modifier les  perceptions de l’expérience humaine, dans ses réjouissances comme dans ses  travers. L’artiste joue avec une artillerie sensorielle, des métaphores et une  symbolique en lesquels nous pouvons nous-mêmes nous projeter et nous retrouver.  Nos expériences, nos histoires, nos souvenirs et nos cultures s’amalgament avec  ses images, ses sons, ses intentions, ses symphonies.

Julie Crenn

N.B. / “If Music Could  Talk”, The Clash, Sandinista, 1980.

Exposition Anri Sala, du 3 mai au 6 août 2012, au Centre Pompidou, Paris.

Plus d’informations sur l’exposition  :http://www.centrepompidou.fr/Pompidou/Manifs.nsf/AllExpositions/3DAA34E4B9D96668C125795F003AF5E2?OpenDocument&sessionM=2.2.1&L=1Plus d’informations sur l’artiste : http://www.mariangoodman.com/artists/anri-sala/ et http://www.hauserwirth.com/artists/26/anri-sala/biography/.


[1] Toutes les  citations de l’artiste proviennent d’un entretien de Christine Macel  (commissaire de l’exposition) avec Anri Sala, 2012.

Visuels : 1. Title Suspended,  2008 / Résine, nitrile, moteur  électrique 67 x 110 x 36  cm / Centre Pompidou, Musée national d’art  moderne.

2. 1395 Days Without  Red,  2011 /Projection vidéo HD, Dolby surround  5.0, 43 min. 46 sec / En  collaboration avec Liria Bégéja D’après un projet de Šejla Kameric et Anri Sala en  collaboration avec Ari Benjamin Meyers / Avec Maribel Verdù, l’Orchestre Symphonique de Sarajevo, l’Orchestre des Lauréats du Conservatoire / CNSMDP et  les citoyens de Sarajevo / © Anri Sala  2011.

3. Tlatelolco Clash,  2011 / Projection vidéo HD, Dolby Digital 5.1 / 11  min, 49 sec / Capture d’écran / © Anri Sala, 2011 / Courtesy: kurimanzutto, Mexico, Marian Goodman Gallery, New  York, Hauser & Wirth, Zurich, Londres, Galerie Chantal  Crousel, Paris.

4. No Window No Cry  (Junzo Sakakura, Institut franco-japonais de Tokyo,  Tokyo), 2011 / Boîte à musique, verre, cadre de fenêtre en  bois / 118 x 80 x 7 cm / Courtesy: Kaikai Kiki Gallery © photo : Keizo Kioku.

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