PICASSO, NÎMES ET LES TOROS

Exposition « Picasso, sous le soleil de Françoise, Nîmes et les toros » / Jusqu’au 7 octobre au Musée des cultures taurines, Nîmes.

Il y a des biographies qui se lisent comme des romans, une passe se dit d‘un défilé, d‘un acte contractuel au bordel, une séance chez l‘analyste. Passe, impair et manque. L’on se sort d’une mauvaise passe sans le savoir. Comment s’extraire d’un tunnel où se sujet se noie, où il perd pied, vit pour et par l’autre ? Cette question de fond est abordé avec maestria par une chroniqueuse émérite de la vie des arènes, une belle passionaria qui fustige la médiocrité et le manque d’émotion avec sveltesse.

A l’occasion du 10 ème anniversaire du Musée des Cultures taurines et de la tenue de la 60 ème Feria de Nîmes qui attire un million de personnes chaque année, se tient dans ce beau musée près des Arènes de Nîmes une exposition consacrée à la relation ô combien féconde et orageuse entre Françoise Gilot et Picasso.

Le très bel ouvrage dissert qui accompagne l’expo, la diligente et l’éclaire est l’oeuvre d’Annie Maïllis, une aficionada d’envergure qui nous fait profiter de sa sapience en la matière. Forte d’une érudition cristalline, elle réussit avec son ouvrage publié par les éditions Images en manoeuvre « Sous le soleil de Françoise » au sous-titre éclairant quant à la ligne directrice qui magnifie son propos « l’artiste, la femme, le toro » à nous faire percevoir l’intrication métaphysique, sexuelle et artistique de la course de toros.

Où la femme se place t-elle là-dedans ? Quelles sont ces histoires de prise, de fourreau et de terrain ? Depuis des millénaires et bien avant la saga crêtoise, l’affrontement avec le taureau occupe une place de choix dans les mythologies. Du Veau d’or au Minotaure, du Moloch au zébu indhou, du yack au bison ses cousins, la bête à cornes taraude la virilité et sa représentation jouée. Son immolation reste de l’ordre du sacré et verser son sang doit être visible, est toujours l’objet d’une cérémonie et d’un culte depuis les grottes et les peintures lacustres.

La tauromachie est une affaire de spécialistes, les connaisseurs forment une secte privilégiée ; chacun dans l’enceinte y va de sa tirade, de son commentaire comme au stade ; le bon mot, l’invective, la bronca font partie du rite au même titre que les interminables épilogues arrosés dans les bodegas à comparer, disséquer, refaire, fouiller son plaisir en l’amplifiant. Les oppositions de caractère, les nuances, tout un art de chiffonniers et de boutiquiers : la parole joue un rôle essentiel et l’exégèse impose une pratique du reliquaire.

Il existe des jouissances tacites, que retenir de l’instant magique, comment nommer la grâce quand, par définition, elle ne peut se dire ? La grande qualité de ce livre constitue, quel que soit son niveau d’initiation ou son engouement pour le toreo, un psaume à une magnifique histoire d’amour entre un monstre boulimique Pablo Picasso et une femme indépendante, belle artiste. Elle n’a jamais abdiqué de sa liberté d’esprit et a réussi à ne pas faire vandaliser par ce titan de l’histoire de l’art qui, comme ses prédécesseurs en prédation Michel Ange Buonarotti et Rembrandt, possédait cette force phénoménale d’extraire de chacun le suc nécessaire à sa production.

La richesse des documents, la ponctuation par des détails ainsi qu’une fine analyse des éléments alimentent cet ouvrage qui est une vraie réussite : ode féministe, hymne à un art populaire, regard endoscopique sur Picasso et l’intelligentsia des années 40-50. On y entend et perçoit beaucoup plus qu’une empathie envers Françoise Gilot, nonagénaire étincelante. C’est un voyage ainsi qu’une interrogation pertinente sur le destin d’une compagne d’artiste. Qui fait quoi, comment et sur quoi s’appuie l’arc biographique qui relie un moment tel être à tel autre, comment s’opèrent les transferts de substances ?

D’après l’auteure, et son engagement polémique voire communautariste la dessert (l’autre pan de l’exposition des œuvres de Françoise Gilot au musée du Vieux Nîmes est moins convaincant), l’égérie-vestale que le démiurge détruit inexorablement selon la romance établie se rebiffe et si l’on observe la prodigalité époustouflante du gars de Malaga, l’ensemble des céramiques, des plats, la moindre linogravure chante une ode pendant les six années de couple. Parmi les compagnes homologuées de la vie conjugale de Picasso -outre la multitude d’aventures et de foucades du Minotaure-, seule la cavalière Françoise le laisse en plan.

Le stockage d’informations, la prolifération des détritus, la pellicule est vécue comme le sable sous la semelle des dieux (l’épisode des cheveux et des ongles est édifiant, Picasso n’arrivait pas à lâcher, il n‘était généreux que si on le voyait donner: tout est labellisé chez lui).

Cette omnipotence pharaonique est subtilement décortiquée par Annie Maïllis qui, après des recherches sur Michel Leiris et André Castel, l’étonnant hôte la noria pendant la feria nîmoise, produit là une œuvre de référence qui tisse malicieusement l’histoire des mentalités, les enjeux identitaires et le caravansérail des élégances. La violence n’est pas un vain mot, la violence des sentiments chez Picasso, c’est celle de Goya et de Bacon. La volupté infernale de la solitude se doit d’être vomie et le besoin d’être célébré, entouré, adulé ou détesté nimbe cette angoisse paradoxale. Les autres, force d’appel, bain amniotique de la rage mais aussi miroir vital, creuset des énergies mêmes les plus assassines.

Aussi beau que les ouvrages de Lydie Salvayre « le vif du vivant » et de Pascal Quignard « le sexe et l’effroi », cette commissaire amoureuse et implacable avec « l’artiste, la femme, le toro » commet un fandango tumultueux.

Une œuvre est particulièrement éclairante, déjà une scène de torril faite enfant à Malaga, une majesté terreuse et un théâtre de masques : « Je peins comme d’autres écrivent leur autobiographie. » L’incessant recours au vécu, le choix des lieux, l’expansion prodigieuse de la gloire qui agit tel un volcan, pose évidemment la question farouchement irrésolue : « peut-il y avoir plusieurs soleils ? »

Emmanuel Loi

« Picasso, sous le soleil de Françoise, Nîmes et les toros » / 24 mai / 7 octobre 2012 / Musée des cultures taurines, Nîmes.

Visuels : 1/ Picasso dans les arênes de Nîmes, photographie de Lucien Clergue / 2,3,4/ Pablo Picasso, copyright Adagp.

About these ads

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s