MICHEL BLAZY : MOUSSES CELESTES

Exposition Michel Blazy – Bouquet Final, jusqu’au au 15 juillet 2012, au Collège des Bernardins, Paris.

Après l’exposition de Céleste  Boursier-Mougenot, le Collège des Bernardins poursuit ses invitations à la  création contemporaine et présente actuellement une installation de Michel Blazy  (né en 1966, à Monaco). Entre apprenti cuisinier, scientifique et sorcier, le  sculpteur expérimente, associe, développe et observe la matière vivante,  changeante, mouvante.

Ses ingrédients ? Tout ce qui lui tombe sous la main, des  objets et matériaux liés la maison (alimentaires, naturels ou chimiques). De la  cuisine à la cave, en passant par la salle de bain et le jardin, notre  environnement familier est passé au crible de l’artiste. Michel Blazy est connu  du public pour ses installations formées de peaux de fruits emboîtées,  pourrissantes et mutantes. Nous avons récemment vu son utilisation expansive des  lasagnes lors d’une exposition personnelle (Débordement Domestique) à la galerie art  : concept en mars 2012.[1] Il s’intéresse particulièrement à la  composition et la décomposition des matériaux qu’il met en scène. Dans  l’enceinte de l’ancienne sacristie, il active Bouquet Final, un mur moussant,  mousseux, de mousse, une installation exaltante pour les sens et  l’esprit.

J’ai un  fils qui fait des potions magiques et je fais la même chose : je mélange, je  regarde et je cherche à provoquer mon propre étonnement. Ce n’est pas pour moi  une régression mais plutôt une façon de se mettre en relation avec ce qui nous  dépasse en observant l’objet, la micro-faune qui va se l’accaparer. Je deviens  un observateur, je ne m’impose pas aux choses, mais je els regarde agir sur la  base de l’intuition et je me sers ainsi des énergies  existantes.[2]

Lorsqu’on pénètre dans l’espace, le  silence règne et l’odeur du savon est présente, forte, déroutante. Au bout de  quelques minutes, nous n’y faisons plus attention, nous sommes rapidement  happés, surpris et joyeusement envahis par l’installation devant laquelle il  nous prendre le temps de contempler la mousse en mouvement. Michel Blazy a en  effet monté un échafaudage devant le mur du fond de l’ancienne sacristie. Des  barres métalliques brutes, enchevêtrées, parmi lesquelles il a disposé des  jardinières en plastique. Les bacs sont remplis de savon et d’eau, deux  matériaux que des petits tuyaux vont faire interagir. En effet, dans les tuyaux  (semblables à ceux que nous pouvons voir dans les hôpitaux pour les  transfusions) circule de l’air, qui, au contact de l’eau et du savon, forme des  milliers de bulles. Ainsi des amas mousseux voient le jour, ils se développent  lentement, du matin jusqu’au soir, jusqu’à recouvrir l’échafaudage et finalement  tomber sur le sol. Comme l’envers du décor d’un spectacle, d’une pièce de  théâtre, l’échafaudage va soutenir et organiser le paysage mousseux qui va, au  fil des heures, se dessiner devant nos yeux. L’œuvre joue sur la fragilité de la  matière, son éphémérité et son caractère expansif.

Grâce à la mise en place d’un  dispositif minutieux, basique et minimal, Michel Blazy parvient à sublimer non  seulement l’espace, mais aussi un matériau aussi trivial que la mousse de savon.  Le mur revêt une dimension magique, poétique, sensuelle et vaporeuse. Son  intention est de faire « basculer un produit non extraordinaire vers quelque  chose d’extraordinaire, et même d’inquiétant ».[3] Le savon est un produit que nous  utilisons chaque jour, pour laver notre corps, l’entretenir, le conserver. Nous  le touchons et entretenons une relation constante avec lui. Parce qu’il fait  partie intégrante de notre espace domestique, intime et corporel, nous n’y  portons pas d’attention spécifique. Michel Blazy a choisi de sublimer le savon,  ses propriétés et ses possibilités dans la durée et l’espace. Ainsi il peut  prendre l’apparence du coton, de l’écume, du marbre, du plastique. Les amas se  torsadent, s’enroulent, ils sont marqués par le contact avec le métal qui leur  donne différentes formes. Les blocs mousseux répondent discrètement aux colonnes  cannelées qui leur font face. Ils sont en constant renouvellement jusqu’à leur  chute et leur disparition temporaire.

Le mur éphémère, aux formes généreuses  et vaporeuses, est associé à l’architecture cistercienne du Collège des  Bernardins. L’austérité dialogue avec le trivial transcendé, avec un matériau  traduisant la légèreté et l’évanescence. La matière est croissante, elle évolue  et augmente au fil des heures, en ce sens elle contient un caractère angoissant,  inquiétant. Le matin, le mur est totalement nu, il lui faut une journée pour  s’habiller d’un voile vaporeux. Un vêtement qui s’étoffe progressivement et qui  ensuite va tomber et disparaître pendant la nuit, pour se reconstruire le  lendemain. La mousse déborde, s’amplifie, se propage, se soulève, tombe et  s’évanouit silencieusement. Bouquet  Final pose la question du temps, de la vie, de la mort. L’artiste nous offre  un bouquet périssable, éphémère, fragile à l’image de la vie  humaine.

De l’autre côté du bâtiment est  installée une œuvre murale de Tania Mouraud, Deuxlarmesontsuspenduesàmesyeux. Depuis  les années 1970, l’artiste joue avec les mots, leurs formes, leurs graphies et  leurs significations. Elle les remodèle et force le regardeur à prendre le temps  d’observer, de lire et de comprendre. Au départ, nous pensons à une ligne de  ponctuation, puis avec un temps de concentration nous voyons apparaître les  mots, le vers. Il s’agit d’une phrase en contreforme du poète chinois, Wang Dei  : « Deux larmes sont suspendues à mes yeux ». Elle dit : « Les formes textuelles  changent suivant les positions du corps du regardeur dans l’espace et pointent  vers une nouvelle manière de vivre parmi les mots, au-delà des images et de  l’obsénité de l’univers marchand ».[4] Un vers traduisant une émotion, un  sentiment, de peine comme de joie, que l’architecture vient souligner et  amplifier.

Julie Crenn

Exposition Michel  Blazy – Bouquet Final, du 10 mai au 15 juillet 2012, au Collège des  Bernardins, Paris.

Plus d’informations sur l’exposition : http://reduction-isf.collegedesbernardins.fr/les-actions-de-la-fondation/bouquet-final/.

Plus d’informations sur l’artiste – Galerie art :  concept : http://www.galerieartconcept.com/2012/?page_id=164


[1] Michel Blazy, Débordement Domestique, à  la Galerie Art : Concept, du 17 mars au 5 mai 2012, Paris. Voir : http://www.galerieartconcept.com/2012/?page_id=2174.

[2] DA COSTA,  Valérie ; BERLAND, Alain. « Entretien avec Michel Blazy » in Questions d’Artistes, n°3,  janvier-juillet 2012, p.42.

[4] BERLAND,  Alain. « Entretien avec Tania Mouraud » in Questions d’Artistes, n°3,  janvier-juillet 2012,  p.45.

Visuels  : 1.Michel Blazy_courtesy Art Concept_Bouquet  final_CollegedesBernardins_Photo Pauline Rymarski. / 2. Michel Blazy_courtesy Art  Concept_Bouquet final_CollegedesBernardins_Photo Pauline  Rymarski. / 3. Michel Blazy_courtesy Art  Concept_Bouquet final_CollegedesBernardins_Photo Pauline  Rymarski. / 4. Tania Mouraud. Performance au  Collège des Bernardins. Courtesy Tania Mouraud.

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