KADER ATTIA : LE CORPS UTOPIQUE

Exposition : « Construire, Déconstruire, Reconstruire : Le  Corps Utopique »  / Kader Attia / jusqu’au 19 août 2012 / Musée d’Art  Moderne de la Ville de Paris.

Le Musée d’Art Moderne de la Ville de  Paris présente au sein de la collection permanente une exposition monographique de Kader Attia (né en 1970, à Paris). Après une double formation en philosophie  et en arts, il expose pour la première fois en 1996 en République Démocratique  du Congo, il acquière peu à peu une reconnaissance internationale en exposant  notamment à la Biennale de Venise en 2003, à la Biennale de Lyon en 2007, au CCC  de Tours en 2009 et se fait remarquer au sein d’importantes expositions  collectives.

Nous pensons notamment à son installation Ghost (2007) déployant une armée de  priants en aluminium [La Route de la Soie, Lille, 2010-2011].  L’exposition parisienne s’articule autour de trois notions : le corps,  l’architecture et la culture. Trois matériaux conceptuels à partir desquels il  travaille et adapte à ses propres préoccupations : l’identité, la sexualité,  l’espace, l’exil, la mutation et l’hybridation. Il analyse avec pertinence les  échanges et les barrières qui existent entre l’Orient et l’Occident, notamment  grâce aux mouvements migratoires, aux problématiques liés à l’intégration, aux  identités, aux religions.

Construire, Déconstruire, Reconstruire : Le Corps  Utopique est une proposition que l’artiste a développée à partir  d’une œuvre acquise par le musée en 2006. Il s’agit de Piste d’Atterrissage, un diaporama formé  de 160 diapositives projetées dans une salle obscure. 160 photographies d’un  groupe de transsexuels et de travestis algériens exilés à Paris, alors que la  guerre civile et les interdits moraux les empêchent de vivre librement. Sans  papiers, ils vivent et travaillent dans la clandestinité. Pendant deux ans,  l’artiste a vécu avec eux pour en livrer un travail documentaire intime et  engagé. Des images de fêtes, de solitudes, de doutes, d’errances, d’intimités  qui nous amènent, à travers ses yeux, dans un univers où l’entre-deux est  souligné. Entre deux sexes, entre deux pays, entre deux cultures, les modèles de  Kader Attia sont étrangers dans leurs corps et dans une ville qu’ils doivent  apprivoiser, ils doivent comme le titre de l’exposition l’indique se construire,  se déconstruire et se reconstruire une identité.

Il est à noter que Piste d’Atterrissage est le premier  jalon d’une recherche portée sur les diverses communautés transsexuelles à  paris, Alger et ailleurs. Lors de l’exposition Paris  Delhi Bombay au Centre Georges Pompidou (2011) il a présenté son dernier film, intitulé Collage (2011). Un triptyque où sur  les écrans se joue les vies de trois transsexuels, à Paris, à Alger et à Bombay.  Trois pays, trois contextes et trois situations personnelles différentes. Entre  discours politiques, expériences personnelles, explications culturelles, danses,  silences et incompréhensions, Kader Attia dresse les portraits de trois vies  dont les blessures, les richesses et les sourires nous bouleversent. « Mon film  montrera surtout comment d’une culture à l’autre, les points communs existent  mais ne se ressemblent pas » (K. Attia).

Kader  Attia a souhaité prolongé Piste  d’Atterrissage en  présentant plusieurs œuvres, des collages, des vidéos, des photographies, une  installation et des objets, qui, autour de la série de diapositives et des  écrits liés à l’utopie de Michel Foucault et du Corbusier créent du sens. Des  cités et des corps utopiques au sein desquels il faut nous apprendre à vivre  ensemble, dans la différence comme dans la similitude. L’artiste engage un  discours relationnel entre l’homme et son environnement à partir d’objets issus  du quotidien dont il détourne les fonctions originelles. Ainsi, il présente Inspiration / Conversation (2010), une œuvre vidéo formée de deux écrans où nous voyons différentes personnes, des  hommes et des femmes vus de profil, soufflant dans une bouteille en plastique  vide. Ils soufflent fort, remplissent la bouteille de leur air et la vident avec  une cadence plus ou moins rapide. Les passants de la ville de Douala au Cameroun  étaient invités à respirer dans une bouteille d’eau récupérée dans la rue. Le  geste est simple, le résultat est troublant, voire violent. En écho à la vidéo  est présentée dans une vitrine Signe de  Réappropriation, une bouteille en plastique écrasée et transformée en une  tong. Le souffle, la bouteille et la tong disséminent une réflexion axée autour  de la globalisation et de la traduction des objets. La bouteille retient le  souffle et devient une sandale recyclée, récupérée, réappropriée. Sa fonction  initiale est déviée.

L’homme et la ville, la vie en banlieue  au creux des tours entassées, compactées dans les périphéries. Kader Attia qui a  grandi en banlieue parisienne, il observe depuis son enfance les tours de  briques et de béton qui ont façonné ses paysages. Des paysages qu’il poursuit et  reconstruit à sa manière. La photographie Pascale, Fernand Pouillon, Alger (2012)  fait références aux logements sociaux imaginés et construits par Fernand  Pouillon dans les années 1950. Une femme, vue de dos, fixe la place aux 200  colonnes du Climat de France situé près de Bâb El-Oued à Alger. À Alger  toujours, il photographie la terrasse de la maison de ses parents. Au sol, le  carrelage est disparate, multicolore. Son père, artisan maçon, qui manquait de  carreaux pour former une terrasse homogène, a choisi de mélanger les couleurs et  les motifs pour créer une mosaïque. La photographie est dotée d’une symbolique  forte, à la fois intime et universelle.

Dans la baie d’Alger, nous retrouvons  le béton, des immenses blocs de béton servant de digue entre la ville et la mer.  Ils forment aussi un rempart, un obstacle qui empêche la jeune génération de  fuir le pays pour retrouver les côtes européennes et cet Occident tant idéalisé  (une nouvelle utopie). Autour de la ville, des adolescents jouent au football  sur un site archéologique autrefois interdits aux populations colonisées. Les  arches de pierres sont aujourd’hui les cages de buts de leurs jeux. Ils  s’approprient et transforment ces zones dont ils étaient privés pour en faire  des terrains de jeux. La vie reprend au-dessus des ruines romaines  (occidentales), l’artiste évoque ainsi la réparation entre l’homme, le  territoire et l’histoire qui les relie.

Plus loin, une maquette du Gratte ciel de la Marine (1938), un  projet que Le Corbusier avait imaginé pour Alger. Un immeuble destiné à des  bureaux, adapté au climat algérois, qui est resté à l’état de projet. Une utopie  moderniste ? L’artiste interroge l’échec du modernisme. Un échec que vient  souligner la photographie du panneau signalétique de « l’impasse Matisse » disposé devant une immense tour de la cité de Garges les Gonesse. La vision  moderniste se trouve littéralement et visuellement dans une impasse. Un fil  conducteur que Kader Attia développe au sein de ses collages sur carton [Following The Modern Genealogy – 2012].  Au moyen d’images d’archives issues de revues spécialisées (La Construction Moderne), de cartes postales et de  photographies prises par l’artiste lui-même, il déploie des cités utopiques où  l’Orient et l’Occident, le passé et le présent, le moderne et contemporain sont  rassemblés.

Nous comprenons qu’à travers ses  explorations urbaines et humaines, Kader Attia pose une observation précieuse et  attentive de nos sociétés en mutation. Il fouille dans les mémoires pour mieux  comprendre et analyser les relations Nord-Sud, les surgissements d’une histoire  collective récente et les dérives d’une mondialité incontrôlable. L’architecture  et le corps sont associés et questionnés par l’artiste. Ils abritent et sont  vecteurs de sens, de discours et d’identités multiples.

Julie Crenn

Exposition Construire, Déconstruire, Reconstruire : Le  Corps Utopique – Kader Attia, du 25 mai au 19 août 2012, au Musée d’Art  Moderne de la Ville de Paris.

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.mam.paris.fr/.

Visuels  : 1.Kader Attia – Pascale, Fernand Pouillon, Alger (2012) / Caisson lumineux /Courtesy Galleria Continua, San  Gimignano/ Pékin / Le Moulin

2. Rochers carrés (2009) / Impression photographique couleur sur papier satin / Courtesy Galerie Christian Nagel, Berlin / Cologne /  Anvers

3. Following the Modern Genealogy (2012) / Série de collages sur carton avec documents originaux  (revue d’architecture moderne, cartes postales et photographies prises par  l’artiste). / Collection de l’artiste

4. Piste d’atterrissage (2003) / Diaporama composé de 160 diapositives projetées, 13 mn / Musée d’Art moderne de la Ville de  Paris.

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Comments
One Response to “KADER ATTIA : LE CORPS UTOPIQUE”
  1. August dit :

    Very beautiful poetic drift…

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