TRIBUNE : DE L’ARTISTE, DE L’ART ET DU MILIEU

TRIBUNE

Pour avoir un jour la chance d’accéder à un emploi pérenne et sécurisé, protégé dans le sein maternel d’un MAMCO, d’un-e MAM ou d’un-e MOMA, le Plasticien commence par passer par l’aile désaffectée d’un hôpital psychiatrique, réhabilitée en résidence d’artiste, puis finit par être diffusé(1) dans un lieu de production industrielle(2) désaffecté(3), réhabilité en centre culturel, portant nom aussi bucolique que La Métallerie, La Scierie ou La Foire aux Bestiaux.

Pour ce faire, le Plasticien essaie de faire la promotion de son travail grâce à des euphémismes ignorés du Commun, issus du précis lexical des politiques publiques. Il faut justifier son existence aux yeux du contribuable regardant, expliquer pourquoi on ne travaille pas comme tout concitoyen honnête, avec un salaire normal et des horaires normalsses(4) : tout reprendre à zéro à chaque fois, tellement que(5) le soupçon plane.

« Le Milieu » se charge déjà un peu de travailler à lever la suspicion, c’est donc une bonne chose que de lui appartenir. Mais pour bénéficier de sa cellule psychologique, il est de bon ton que le Plasticien fournisse au Milieu des signes d’appartenance(6).

Mais le Plasticien n’arrive pas à parler de son travail. Il essaye, et à chaque fois, « ça rend pas » ; ça fait faux, ou carrément c’est faux. Pas possible de rendre transparentes des intentions qui (lui) sont à soi impénétrables.

Il lit ce que disent les autres de leur travail. Comment y arrivent-ils ? Est ce que c’est naturel pour eux, nécessaire, ou alors font-ils eux aussi ce qu’on leur a dit de faire, du mieux qu’ils peuvent ? Est ce que le Plasticien a quelque chose à voir avec les plasticiens ? Est-ce qu’il est, seulement, un artiste ? Comment prouver qu’il en est un s’il n’est pas certain lui-même de savoir ce que renferme cette identité ?

Tout ce qu’il sait, c’est que s’il arrête de pratiquer son art, il retournera dans des limbes psychiques d’où il s’est souvent péniblement extrait et devra reprendre des médicaments. Et puis il n’a pas de mutuelle et il commence à quitter la jeunesse, alors hop-hop-hop, cette fois, on y va, on la joue sérieux-sérieux ! Donc il faut parler de son travail, comme On s’est employé à lui faire comprendre quand il était à l’école d’art. Pour en faire des plaquettes, des catalogues ou des dossiers de candidature.

…Ou ne serait-ce que par empathie pour le Médiateur qui en a marre d’admonstrer(7) des œuvres abscondes à un public absent, et qui fait face la plupart du temps à l’arrogant silence du Plasticien qui se satisfait du statut d’ « être-là »(8) quand d’autres bossent vraiment, et bossent pour valoriser son travail à lui (le Plasticien). Il faut ajouter à cela que le Plasticien est la plupart du temps ignorant de l’histoire de l’art en dehors de ses propres influences(9).

Le Plasticien, de son côté, ne voit pas en quoi cela peut être un problème pour s’exprimer, de ne pas connaître l’histoire de l’art, sauf quand on lui demande à l’occasion de « faire de l’art qui imite de l’art », injonction tacite des gardiens de l’Institution(10) qui ont pris soin de construire les cases de leurs dossiers d’appel à projets en fonction de ce qui existe déjà et fonctionne plutôt bien comme ça.

Ce qui nous amène à –disons- le Cadre A de la fonction publique, sorte d’avatar habité de la sphère métaphysique qu’il représente aux yeux de tous les acteurs locaux. Cette personne grave, accablée de la solitude qui accompagne ordinairement les hautes responsabilités, se trouve confrontée en permanence à une horde de danseurs contorsionnistes, de jongleurs de concepts en furie, qui lui tendent à la fin de leur numéro un chapeau à peine plus vide que les budgets étranglés qu’il se voit alloués d’année en année, au fur et à mesure que les priorités politiques se tournent vers des activités plus lucratives que celles dont il a la charge. Telle une jeune fille affriolante qui passe à proximité d’un groupe d’ouvriers en bâtiment sur un chantier, le Cadre A se voit gratifié au prime abord des comportements les plus obséquieux et des formules les plus dévouées, qui laisseront place à de grasses invectives aussitôt qu’il aura eu l’outrecuidance de repousser les avances des prétendants à chapeau. Sa mission consiste prioritairement à penser au Public.

Le Public, pour sa part, n’a pas tellement envie de se déplacer dans les lieux culturels. Il est fatigué par ses horaires de travail et le temps perdu dans les transports, et a envie de voir (plutôt que de regarder, à la limite) des choses distrayantes, gaies -ou au moins belles !(11)- (vous pouvez ici passer au paragraphe suivant si vous ne voulez pas entrer dans le détail) quand le Public a fini de se faire harceler par de petits chefs de service, qui eux-mêmes sous pression dirigent tous leurs efforts en direction de l’augmentation des marges de l’entreprise de manière exponentielle(12), sans toutefois recevoir le feu vert pour étendre la masse salariale.

Pourtant, le Public est mal à l’aise de ne pas comprendre le sens de ce qui lui est proposé dans les musées d’art moderne et les lieux culturels réhabilités(13) et quand il ne nourrit pas un dégoût profond ou une colère noire contre l’art contemporain, le Public se prend parfois à développer une névrose d’auto-dévaluation lorsque soudain il prend conscience de son inclination (c’est un mot qu’on utilise parfois à la place de « tendance ») à refuser l’offre faramineuse de se cultiver qui lui est proposée.

C’est plutôt simple, le Public ne veut pas voir des oeuvres qui « questionnent » ou qui « interrogent »(14) parce que le Public est déjà suffisamment chahuté par sa vie quotidienne et fatigué surtout, si fatigué, pour en plus aller s’emmerder à voir des choses à crever d’ennui ou alors qui empêchent de dormir.

Sans compter que ce sont des endroits où les enfants sont priés de se comporter en adultes : ni courir, ni rire, ni parler fort, ni toucher ne sont des activités autorisées dans l’enceinte d’un vrai musée(15), et si c’est pour stresser tout du long de se faire engueuler par les gardiens, c’est pas la peine : merci l’activité de détente.(16)

Bien que dans le fond il éprouve beaucoup de commisération, Le Médiateur en veut tout de même au Public qui est paresseux et qui ne se passionne que pour les programmes d’abêtissements télévisuels(17). Quand il ne se déplace pas courageusement chez les gens sans y être invité(18), il fait venir sur son lieu de travail des publics emprisonnés (dits « captifs »), des groupes constitués(19) ayant un pouvoir de décision limité quant aux activités qu’on lui propose et qui peut se déplacer d’un seul bloc en autocar pour arriver tous ensemble à la même heure : classes d’école primaire, grabataires de maison de retraite, etc. Le Médiateur doit alors se casser la tête avec le peu d’infos qu’on(20) lui a données pour faire le lien entre les artistes de L’Arte Povera et ceux de la Star Academy, par le biais d’outils pédagogiques ludiques et bien sentis. (Ces publics captifs permettront par ailleurs de relever de manière significative les chiffres de la fréquentation, quand il s’agira de présenter le bilan annuel de la structure à des financeurs évidemment très soucieux de la qualité du service qu’ils soutiennent.)

Le Marchand d’art paie le prix de son indépendance en même temps que lui parviennent les factures des charges mensuelles de son local commercial situé dans la vieille ville, tandis qu’aucune vente n’a été conclue depuis trois mois. Ses clients lui réclament des toiles ni trop grandes ni trop petites, et qui vont bien avec les couleurs du salon(21). Ses artistes ne produisent rien de nouveau(22), ceux qui se vendent le mieux ont décidé subitement d’abandonner la peinture et la sculpture pour se consacrer exclusivement à la performance, refusent de faire des séries à partir des pièces qui fonctionnent bien ou exposent leurs meilleures oeuvres dans une galerie concurrente au mépris du contrat d’exclusivité(23). La dernière foire internationale à laquelle le Marchand a participé lui a coûté l’équivalent de la moitié d’un loyer annuel, alors c’est pas maintenant qu’il va pouvoir rémunérer(24) la Stagiaire qui prend les appels, ouvre le rideau mécanique de la vitrine et remplit des coupettes depuis 6 mois(25).

L’Acheteur d’art, de son côté, à force de subir les caresses appuyées du Marchand, commence à avoir de sérieux doutes sur les promesses de carrière du jeune talent émergent(26) qu’on essaie de lui vendre. Il tente de prendre quelques renseignements auprès d’amis spécialistes, Cadres A influents dans la fonction publique territoriale, avant de décider d’investir la moitié du prix de son yacht dans un enchevêtrement de 66 squelettes de parapluies nommé Averse.

Il est probable que tous ces gens n’auraient pas autant d’emmerdes s’ils se montraient un peu plus à l’écoute de leurs émotions, et avaient davantage confiance en leur sens esthétique propre(27).

Alice Popieul

1  C’est à dire « répandu dans tous les sens »
2  Production délocalisée en Chine ou au Bangladesh
3  C’est à dire « débarrassé d’affects ».
sic
idem
6  Ce sont les Autres, comme chacun sait, qui définissent notre identité et je ne parle pas seulement des père et mère qui nous ont nommés. Et comme le rappelle Deleuze après Nietzsche, " l’identité de l’un comme principe, c’est là la plus grande, la plus longue erreur " ("Différence et répétition", p. 163 et 164)

7  Néologisme à partir d’une obsolescence, dans le but d’annoncer une allitération à base de doubles consonnes et de sifflantes.
8  cf la question ontique soulevée par le "Dasein", si vous avez le courage de lire Heidegger.
9  A l’instar du Public, d’ailleurs, qui est relativement peu curieux, voire pas du tout, de ce qu’il ne connaît pas déjà. Tous les médiateurs sont au fait de cette information.
10  Eglise dont personne ne se réclame en privé.
11  Rappelons que le spectacle de la beauté est une récréation absolument vitale chez l’humain.

12  Bien que pour être tout à fait précise, il faille relativiser cette tendance en notant que certains secteurs de la transformation semblent résister temporairement à l’augmentation du prix des matières premières. Citons en exemple le rapport du CRIOC belge, qui propose une analyse documentée de la stabilité du prix des frites par rapport à l’augmentation de celui de la pomme de terre. (http://www.crioc.be/files/fr/5809fr.pdf)
13  Lieux culturels qui, comme nous l’avions évoqué plus haut, portent tous le même nom, semble-t-il, que l’usine où le Père du Public a tâcheronné toute sa vie, ce qui ne lui a pas laissé que des bons souvenirs.
14  Comme se tue à l’indiquer le Plasticien dans son dossier de présentation et le Chargé de Com’ dans sa plaquette.
15  C’est à dire un lieu sacralisé par la grâce d’un certain nombre d’estampilles que nous ne détaillerons pas ici, parce qu’il faut arrêter un peu avec les détails, mais sachez qu’ils existent et que tout ce je dis est digne de foi.
16  Point barre ou éventuellement point d’exclamation pour les plus emphatiques.
17  Dans la mesure où elle attire un large public autour de programmes jugés racoleurs, la chaîne Télévision France 1 (dite TF1) est un exemple consensuel de « média pourri » dans les conversations de médiateurs.
18  Voire parce que il n’y est pas invité.
19  Dits "Ready-made groups."

20  Le Plasticien, l’association partenaire, sa hiérarchie…
21  Ou de la chambre, ceci n’a aucune importance.
22  Ou du moins d’intéressant.
23  Voir le point de Gille Perrault, juriste, sur la question de la violation de contrat d’exclusivité. (http://www.gillesperrault.com/blog/artiste-et-galeriste-de-l’enthousiasme-au-conflit/)
24  Et non pas « rénumérer »
25  La situation de la Stagiaire (qui au regard de la loi peut prétendre, entre autres, à une gratification au-delà d’un stage de trois mois dans le cadre d’une négociation avec l’entreprise) serait trop longue et trop douloureuse à exposer ici.
26  Ou AVD « artiste en voie de développement » ou PAP « plasticien à promesses »
27  Ceci fait l’objet d’un développement approfondi sur le blog www.popieul.blogspot.com

Visuel : Damien Hirst, "The Shark" / copyright Damien Hirst / Photo DR

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