DAVID BOBEE, ROMEO ET JULIETTE : LA BIENNALE DE LA DANSE… SANS DANSE

BIENNALE DE LA DANSE DE LYON / David Bobée, cie Rictus / Roméo et Juliette.

Alors que la danse est le parent pauvre du spectacle vivant, que seulement 3% des intermittents sont danseurs (1) et qu’ils ont souvent du mal à boucler leurs statuts, la Biennale de la Danse ne leur rend pas service en programmant… du théâtre.

Dans le cas présent, l’argument fallacieux du maillage des genres, de la pluri-disciplinarité que les programmateurs affichent dès qu’ils sont mis face à leurs incohérences ne tient pas. Ici, la matrice du spectacle est le texte de Roméo et Juliette et s’il y a du chant, de la musique, de l’acrobatie, du hip hop etc… c’est le sens de l’histoire qui porte le spectacle. C’est du théâtre, dans un festival de danse. C’est incohérent et c’est juste mal faire son travail de programmateur en se laissant emporter par du copinage plus que par une ligne artistique.

Ce faux mélange des genres cause aussi aujourd’hui la perte d’un certain public qui ne se retrouve pas dans une programmation mal identifiable. Plusieurs incompréhensions risquent de brouiller définitivement un spectateur volage avec sa discipline de prédilection, et vider les salles. Bien sûr, les spectacles pluridisciplinaires ont leur place partout et heureusement qu’ils existent. Mais ces propositions sont rares et exigeantes et l’appellation de multilangage est souvent outrepassée par l’orgueil d’un metteur en scène/chorégraphe qui se prend un peu trop au sérieux. N’est pas Pina Bauch qui veut.

Hormis le fait qu’il n’ait rien à faire là, la version du Roméo et Juliette de Shakespeare par la cie Rictus est un spectacle très plaisant. La nouvelle traduction de Pascal et Antoine Collin replace le texte dans une langue moderne et très accessible en jouant surtout sur les niveaux de langues des personnages (au lettré Roméo la poésie, à la populaire nourrice la gouaille un brin vulgos). Le texte est joué tambour battant et jamais la langue ne se repose tant les acteurs-pongistes s’envoient les répliques dans un allegretto vigoureux. On y entend une langue profondément baroque, à la fois simple et concrète mais à la poétique lumineuse et violente. Le texte du barde de Stratford sur l’Avon est respecté dans la lettre mais aussi dans l’esprit car si la pièce est raccourcie à son action principale (exit les rapports entre Tybalt et la mère de Juliette, adieu la Reine Mab…) elle dure malgré tout trois heures et tous les grands sujets shakespeariens sont exploités et étudiés : la jeunesse, l’amour, la mort; le choix d’obéir à son passé ou à son futur…

« Pour créer un spectacle, je pense toujours à l’espace » nous dit David Bobée lors d’une rencontre avant la représentation. Après avoir créé un Hamlet dans un lieu sombre et humide, le metteur en scène voulait un lieu solaire tout de cuivre vêtu pour une « tragédie en pleine lumière, une tragédie d’après-midi où la chaleur rend les corps bouillonnants ». La scénographie figure un lieu imposant, tout en colonnades de cuivre (sol, murs et praticables amovibles qui seront tantôt des tables, des tombeaux, un balcon…)

Du côté des acteurs, on applaudira Veronique Stas qui campe une nourrice très terrienne mais tout en finesse. On sent qu’elle profite au maximum des boulevards comiques que lui offrent le texte et la mise en scène, mais jamais sans perdre de vue les fêlures et tendresse du personnage. Sara Llorca, qu’on avait pu adorer dans la trilogie de Sophocle Des Femmes, mis en scène par Wajdi Mouawad à Avignon l’année dernière, ne maitrise pas encore tout à fait sa Juliette, décidée mais trop linéaire et criarde. Après la version d’Olivier Py l’année dernière à l’Odéon qui proposait une Juliette mi garce-mi salope, on attend le metteur en scène (la metteuse en scène ?) qui offrira enfin à ce personnage la finesse et la complexité qui lui sont dues.

Les clans masculins, qui fonctionnent en bande ou en meutes sont très homogènes dans le geste et la parole et cette pièce d’hommes explore tous les aspects, des plus simples au plus complexes, de ce grand théâtre du monde cher aux auteurs du XVIe.

Même si l’on pourra regretter une esthétique très (trop) lisse et un travail plastique où la préciosité prend plus de place que la brutalité, cette version de Roméo et Juliette met la pièce dans notre cruelle actualité. Des faubourgs du Véronne du XVe siècle aux banlieues marseillaises d’aujourd’hui, la bêtise et la beauté humaine se rencontrent souvent, se croisent et se ressemblent inlassablement.

Bruno Paternot

1 : Source : CNAR culture

XVe BIENNALE DE DANSE DE LYON / Du 13 au 30 septembre 2012.

LIRE AUSSI NOTRE DOSSIER BIENNALE DE DANSE DE LYON : http://inferno-magazine.com/category/biennale-de-danse-de-lyon-2/

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