HOPPER, PEINTRE DE L’IMMOBILITE… OU DU MOUVEMENT REPETITIF ?

Exposition Edward Hopper /  Grand Palais / 10 octobre 2012 – 28 janvier 2013.

Qu’en est-il de celui qui répète, de tableau en tableau, les mêmes personnages quasi hallucinés si «pré-occupés» par ce qui les absorbe que rien ne vient montrer leur lien aux situations quotidiennes qui leur sert de décor ? A quoi peuvent bien penser ces hommes et ces femmes transis, figés dans une inquiétante et étrange immobilité ? Ils se présentent là devant nous comme si l’éruption soudaine d’un invisible Vésuve les avait à tout jamais fixés dans l’attitude qui était la leur, l’instant d’avant. Lorsqu’ils ne sont pas seuls, leur regard plongé en eux-mêmes, jamais ils ne croisent le regard de l’autre, tout occupés qu’ils sont par l’autre en eux, écho de celui que nous portons en nous. 

Et c’est là, à ce point de rencontre entre ce qui nous est présenté de prime abord comme un temps suspendu, que la provocation «opère»… Tout se passe comme si la mise en mouvement de notre psyché produisait alors du sens, tels les atomes qui au-delà de leur mouvement imperceptible à l’œil nu, n’en finissent pas d’agiter la matière qu’ils constituent.

De Hopper, certains ont pu dire qu’il était fabuleux. Il l’est. Au sens où il invite, à l’insu du visible, à mettre en récit la fable de nos existences. Ce qui est convoqué ici, dans ce lieu en dehors du temps, est la fiction de l’humaine condition, cet essai toujours réitéré, à jamais accompli, depuis Montaigne (qui influença le peintre comme d’autres auteurs, Henrik Ibsen étant l’un d’eux) et bien avant, d’alimenter la recherche du sens comme la quête d’un Graal qui se dérobe dès que l’on croit l’atteindre. Tout cela fonctionne comme si cette fiction retenue en filigrane  dans la banalité des scènes reproduites à l’envi, résultait de la fission du noyau dur qui contient en chacun de nous, aspirations, rêves et frustrations, et qui bombarde de son énergie récurrente celui qui regarde. Cette «fiction –fission» est création de récits qui nous parlent autant que nous nous les racontons.

Dès lors, est-ce un hasard si les œuvres présentées ici prennent  le statut de l’Oulipo, cet Ouvroir de Littérature Potentielle imaginé  par Raymond Queneau ?  Ces peintures, mais aussi gravures,  recèlent tant d’énigmes, suscitent tant d’inquiétante étrangeté, qu’elles offrent  un terreau idéal à l’inspiration de nombre d’écrivains qui, libérant en même temps que leur imaginaire les personnages de l’apparente fixité dans laquelle le peintre les avait saisis, se sont plu à créer  des êtres de papier doués d’une vie fantasmée. L’autre scène où se déroule leur récit, s’empare des représentants de l’humaine condition pour leur faire jouer leur propre fantasmagorie ; tout n’est que représentation, le réel résistant  à toute visée d’énonciation.

Parmi, ces écrivains «hallucinés», Philippe Besson, qui retrace ainsi la genèse de son roman L’arrière saison (Julliard, 2002) : « Au commencement, il y a cette peinture d’Edward Hopper qu’on peut voir à Chicago. Quand je l’ai installée dans mon appartement, elle m’a semblé curieusement familière. Du coup, je ne lui ai pas vraiment prêté attention. Elle a traîné, pendant plusieurs jours, dans son cadre posé contre un mur. Un soir, sans intention particulière, j’ai observé la femme en robe rouge de la peinture, assise au comptoir d’un café nommé Phillies, entourée de trois hommes. Je me suis souvenu aussi de la passion de Hopper pour les paysages de la Nouvelle-Angleterre. Alors, ça s’est imposé à moi, sans que j’aie rien cherché. J’ai eu l’envie impérieuse de raconter l’histoire de la femme à la robe rouge, et des trois hommes autour d’elle et d’un café à Cape Cod. Oui, cela a été clair en un instant.».

Le résultat est saisissant : on voit les personnages de Nightwaks (ce même tableau qui a été choisi pour servir d’affiche à la présente exposition), une fois délivrés de leur fixité, vivre au rythme des projections secrètes de l’écrivain. Cet itinéraire singulier, ce voyage intérieur déclenché par des correspondances secrètes qui ne sont pas sans rappeler celles dans lesquelles  Baudelaire a puisé son inspiration, d’autres écrivains comme  Paul Auster s’y sont essayé. Tout semble se passer ainsi : confronté à l’apparente fixité des situations caractérisées par une banalité éprouvée, mis face à l’immobilité des personnages sidérés, l’écrivain redécouvre la quintessence de ce qu’est le langage, une forme qui part et parle d’une absence, d’un monde vide qui troue le réel pour en proposer des figures articulées autour de projections personnelles. Le socle des certitudes vacille pour que, dans le vide creusé sous les «clichés», un langage imprévu surgisse qui parle de là où d’ordinaire les mots manquent.  Ce vide là, c’est celui où naît le désir. Et ce qui est vrai pour l’écrivain, l’est tout autant pour chaque sujet de désirs que nous sommes. D’où la ré-création vécue. (Cf. les nouvelles collationnées par Alain Cueff dans le recueil intitulé Relire Hopper, une publication de la Réunion des musées nationaux.).

La réussite de cette exposition tient non seulement à l’excellence du peintre à qui elle est dédiée (et qui marque l’avènement de la modernité américaine) mais aussi à la persévérance des commissaires qui ont réuni là l’essentiel des œuvres de Hopper pour nous en faire revivre le parcours et, ce faisant, éclairer la genèse de sa production. En effet, d’autres expositions de ce peintre essentiel  ont eu lieu (dont une au Museo Thyssen-Bornemisza, à Madrid, très récemment) mais quel qu’ait pu être leur grand intérêt, elles ne bénéficiaient pas d’une telle complétude : cent soixante illustrations, gravures, aquarelles et peintures, disséminées dans de très nombreux musées ou acquises par des collectionneurs privés, ont pu être en effet réunies à Paris ; une telle opportunité n’est sans doute pas prête à se reproduire. Et, ce qui ajoute encore au caractère exceptionnel de cette manifestation sans précédents, c’est l’intuition métaphysique qui a présidé à sa réalisation : en effet, le visiteur est immergé d’emblée dans l’univers qui a créé l’artiste avant que ce dernier n’en exprime à son tour la substance déposée en lui par cette imprégnation.

Traversant ce qui a ponctué l’existence de Hopper, on assiste à ses années de formation à New York où  l’influence de son maître (le peintre réaliste engagé  Robert Henri qui prônait «l’art pour la vie» en donnant à l’art  une dimension de critique sociale, rompant ainsi de manière abrupte avec «l’art pour l’art») a été déterminante ; à ses séjours parisiens et à l’influence entre autres de Courbet, Degas, Manet (dont les sujets, sous une forme ou une autre, seront repris et transcendés, ne retenant le plus souvent d’eux qu’un sentiment, une atmosphère plus ou moins vague mais ayant laissé une émotion forte ) ; à ses débuts difficiles où au travers de ses illustrations à visée «alimentaire» pour des magazines il a développé son acuité à voir au-delà des données visibles ; à  ses premiers sujets américains, ses gravures, ses aquarelles et enfin ses peintures (avec comme leitmotiv – qui se répète de manière quasi compulsionnelle – à toutes ses oeuvres : la transcendance du réel qui se love dans leur trame, là où réside la mélancolie liée au désenchantement du quotidien ).  Sans oublier, projetée sur le mur blanc du Grand Palais, l’influence réitérée d’un photographe comme Eugène Atget, dont les paysages urbains, déserts (Cf. Angle de la rue de Seine) et plongés dans une brume inaugurale, délivreront des sensations de solitude qui imprégneront ses créations de leur mélancolie intemporelle.

De même, si les œuvres d’Edward Hopper ont un écho qui résonne étrangement en nous avec celles de Giorgio de Chirico (pas surprenant que les deux peintres aient  été exposés en même temps, l’un au Museo Del Corso, l’autre au Palais des Expositions, à Rome, en Avril 2010), c’est que l’un et l’autre sont les représentants d’une peinture métaphysique qui vient nous questionner au-delà des données tangibles de nos existences restreintes. Jo, l’épouse et modèle unique du peintre, disait de lui, dans son journal : «Cela me blesse tellement qu’il soit si peu en mesure  […] de me faire une place dans son âme». C’est que, justement, Hopper refusait l’émotion, il était comme les personnages qui l’obsédaient, le regard tourné en dedans. Pour mieux saisir «son monde».

Edward Hopper nous offre la possibilité de résister à un monde qui se délite dans une fébrilité effrénée : sa proposition, l’immobilité contre l’agitation (qui sonne bel et bien le glas de l’âge d’or du rêve américain), nous «donne à voir» (Paul Eluard), nous donne à penser le monde au-delà des codes figés du prêt à penser. Soleil dans une pièce vide, titre de l’un de ses tableaux, pourrait servir d’exergue à l’ensemble de son œuvre qui se présente comme une invitation au voyage intérieur.

Lui qui disait se contenter de peindre les reflets de la lumière sur les façades, a troué la réalité pour en faire surgir «l’in-su».

Yves Kafka

De haut en bas : "Room in New York", sans titre, "Nighthawks", "Colored Folks Corner", "North" / Copyright Estate of Edward Hopper / ADAGP

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Comments
One Response to “HOPPER, PEINTRE DE L’IMMOBILITE… OU DU MOUVEMENT REPETITIF ?”
  1. francescafa dit :

    superbe et passionnant article qui rendra malheureux tous les "provinciaux" empêchés se rendre à Paris avant le 28 janvier … qui tenteront se consoler avec des reproductions dont l’éclat, même diminué dans les catalogues, dort oublié dans la pénombre des bibliothèques et ils seront heureux de s’en trouver éblouis plus encore après lecture de cette page.
    et ils liront aussi L’arrière-saison de Philippe Besson, merci M. Kafka.
    et bravo pour la métaphore du Vésuve, si juste !

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