INDEMODABLE, MALICK SIDIBE

Malick  Sidibé – L’œil de Bamako au Musée des Arts Derniers

 

Le Musée des Arts Derniers présente  actuellement une exposition des photographies du maître malien, Malick Sidibé.  Une cinquantaine de clichés extraits des fameuses archives de l’artiste qui,  pour la plupart, n’ont jamais été présenté au public.[1] S’il a fallu attendre 1994 pour que  son travail soit présenté en France, il a, dès les années 1960, avec son  confrère Seydou Keita (1921-2011), donné une formidable impulsion à la  photographie ouest-africaine dont il est aujourd’hui l’icône. Il s’est  réapproprié l’art traditionnel du portrait dont il est passé maître et a suivi  plusieurs générations de maliens depuis les années 1960 jusqu’aujourd’hui. En  2003, il reçoit le prestigieux prix Hasselblad. En 2007, il est le premier  photographe, qui plus est africain, à recevoir le lion d’or à Venise. Un hommage  à la hauteur de l’ensemble de sa carrière qui se poursuit actuellement, puisqu’à  l’âge de 75 ans Malick Sidibé photographie et répare les appareils  photographiques de ses clients.

Malick Sidibé (né en 1936 à Soloba)  étudie le dessin et l’art des bijoux à l’Ecole des Artisans Soudanais de Bamako,  puis il débute la photographie en devenant l’assistant du photographe français  Gérard Guillat (dit « Gégé la Pellicule »). À la fin des années 1950, Guillat  s’empare des soirées et fêtes mondaines de la société coloniale, tandis que  Sidibé se focalise sur les surprises-parties de la jeunesse urbaine de Bamako.  Le Mali accède à l’indépendance le 22 septembre 1960, malgré les dictats  panafricanistes la jeunesse se libère et réapprend à vivre dans une folle  liberté. Elle respire et veut construire sa propre identité inspirée par les  mouvements politiques afro-américains, les cultures cubaines, américaines et  européennes. Malick Sidibé offre un point de vue inédit sur toute une société en  mutation. À ce moment de l’histoire de son pays, il choisit de témoigner de  cette libération joyeuse, festive et enfin insouciante. Il circule sur sa  bicyclette et va de fêtes en mariages, de baptêmes en anniversaires et de  surprises-parties en bals populaires. Aucun évènement ne lui échappe. Ses  clichés pris sur le vif sont en adéquation avec la spontanéité des personnes  photographiées.

Alors que le nouveau gouvernement  malien prescrivait le bannissement de tout ce qui pouvait venir de France et des  Etats-Unis, les années 1960-1970 au Mali sont pourtant marquées par la mode  yéyé, le twist, les guitares électriques, le rock & roll, le cha-cha-cha, la  sape, les voitures et les motos. Les jeunes essentiellement des zones urbaines  et issus de la classe moyenne s’ouvrent aux musiques et aux tendances  occidentales. Une culture qu’ils mixent avec la culture traditionnelle, les  danses, les musiques, les coiffures et les vêtements. À la radio résonnait Mali  Twist de Boubacar Traoré surnommé « Kar Kar, le blouson noir » ou encore « l’Elvis Presley malien ». La classe moyenne bamakoise veut en mettre plein les  yeux, elle se met en scène. Des vêtements découpés dans les wax multicolores :  pantalons pattes d’éléphant, mini-jupes, chemises ouvertes, robes exubérantes,  décolletés et bijoux clinquants, les soirées sont de véritables concours de mode  où la surenchère est la bienvenue. Malick Sidibé procède à des tournées  nocturnes en quête d’une jeunesse euphorique et  radieuse.

Après plusieurs années d’uniformisation  et de moralisation à l’extrême des corps, la jeunesse bamakoise revendique ses  nouvelles aspirations. Les corps sont véritablement libérés et les photographies  témoignent d’une sexualisation des postures, masculines comme féminines. Une  sexualité en révolution présente dans les séries de clichés prises sur les bords  du Niger où, tous les dimanches, les clubs de jeunes se retrouvent pour  pique-niquer, se baigner et danser. Il met en lumière les corps dénudés et  longilignes, les premiers Bikinis et les jeux auxquels ils se prêtaient. Lors  des soirées, les corps exultent. Youssouf Doumbia raconte :

Dans les années 50, on prenait modèle sur les Zazous, en  référence au groupe de Saint Germain des Prés : des jeunes premiers nantis, fils  de commerçants ou de fonctionnaires. Ils portaient la veste qui descendait  jusqu’au genou, le pantalon au dessus des mollets et des chaussettes de couleurs  bien visibles. Ils prenaient des positions delta (jambes écartées et les deux  mains tenant la veste), gamma (le buste jeté en arrière légèrement méprisant) ou  lambda (à la Eddie Constantine). C’était un spectacle permanent, il fallait  vivre à Bamako à cette époque pour le voir. Leurs pantalons étaient tellement  moulants qu’ils ne pouvaient pas monter sur leur vélo. Ils marchaient à côté de  leur vélo Peugeot, grand modèle, et se pavanaient au  marché.[2]

En 1962, dans le quartier populaire de  Baganadji, il ouvre son propre studio : le « Studio Malick » et rencontre un  franc succès auprès du public. En fin de journée avant d’aller danser et  s’exhiber, les jeunes y viennent, parés de leurs plus beaux vêtements et posent  sans complexe. « Le corps est au centre des préoccupations de la jeunesse : les  corps devaient être libérés des carcans pour être réinvestis, remodelés selon  d’autres normes », leurs propres normes.[3] Plus rien ne leur devait être dicté. Accompagnés d’accessoires en  tout genre, gants de boxe, moto, frigo, ils posent pour la postérité. Sur un  fond drapé, seul(e)s, en famille ou entre ami(e)s, ils sont les acteurs de leurs  propres vies. Les jeunes bamakois  ne se prennent pas au sérieux et se jouent des modes. Un jeu orchestré sous  l’œil attentif de Sidibé, dont l’appareil accroche dans le temps les fulgurances  de ses modèles. Le photographe parle de « geste social » pour qualifier ce  besoin de laisser une trace après soi.[4] Les différents portraits révèlent une  fierté revendiquée, des corps et des esprits émancipés. Ils témoignent d’une  renaissance pour toute une société qui était jusque-là réprimée et  empêchée.

Entre 1966 et 1968, alors que le Mali  est indépendant depuis six ans, le gouvernement engage des milices pour  contraindre les jeunes bamakois, « ennemis du socialisme » dont la morale et les  valeurs sont remises en doute. Exactions, viols, assassinats, tortures sont les  peines encourues pour déroger aux règles imposées par Modibo Keïta,  panafricaniste convaincu. Les jeunes filles doivent abandonner leurs mini-jupes  au profit de longs boubous. Les jeunes garçons doivent retrouver une apparence  plus virile, en adéquation avec les préceptes patriarcaux. Les vêtements sont  déchirés, brûlés, les coupes afro sont tondues de force. Malgré tout, pendant  deux ans, les soirées yéyé perdurent dans la plus totale clandestinité. Ceux qui  ont dansé pour braver les milices sont de véritables résistants, que Malick  Sidibé a accompagné et enregistré, au péril de sa vie.

La photographie est plus sûre que l’écriture. C’est une  langue universelle. C’est un héritage et les gens auront besoin de l’histoire  pendant des années encore. Ce que je conseillerais aux jeunes, c’est : « présentez le vrai visage de l’Afrique, de vos frères, parce que le monde ne  finit pas maintenant. »

Après ses longues ballades, Malick  Sidibé procède lui-même aux tirages de ses images. Chimiste avéré, il passe ses  nuits dans son laboratoire pour y révéler des centaines de portraits en noir et  blanc où chaque détail est étudié. Les photographies sont ensuite collées sur  des chemises en carton qu’il expose dans sa vitrine. Son studio fourmille de  boîtes en cartons pleines de ses pellicules, les archives visuelles de Bamako.  Des photographies et des appareils argentiques en tous genres qu’il répare et  bidouille avec précision.

S’il ne s’est jamais considéré comme un  artiste, Malick Sidibé est aujourd’hui une figure incontournable et mythique de  la photographie contemporaine, non seulement africaine, mais aussi  internationale. À un moment historique pour le Mali, il a su donner un visage à  toute une jeunesse en soif de libertés et d’expressions, ceci au moyen d’une  esthétique de proximité et de complicité avec ses modèles, ses amis. La sortie  du colonialisme a laissé place aux sourires, à la sape élégante, excentrique et  à la danse. Malgré les interdictions bravées et l’incompréhension des aînés, la  jeunesse bamakoise s’exhibe avec fierté. Elle exhibe ses besoins de libertés,  d’autonomie et d’individualité et de reconnaissance que Malick Sidibé nous  retransmet avec générosité et bienveillance. En doux protecteur, il se fait le  gardien d’une mémoire collective.

Julie Crenn

Malick  Sidibé – L’œil de Bamako, Musée  des Arts Derniers, du 11 novembre au 10 décembre 2011. Plus d’informations : http://www.art-z.net

[1] Outre les  plus connues telle Nuit de Noël  (1974), cet ensemble compte entre autres Les amis des Espagnols (1968) ; Les amis Peulhs – jour de fête (1972) ; Famille Sarakolé (1974) ; Mamourou Sidibé, le faux « Zoro » à  mobylette (1975) ; Les trois amis  avec motos (1975) ; Les trois berger  peulhs (1976) ; Les nouveaux  circoncis (1983) ; Prêt pour voyager  en France (2011) ; Moustapha avec son  ami griot avec son gori (2011), ainsi que deux séries, Ce n’est pas ma faute et Vues de dos (1989-2002), exclusivités  des Arts Derniers.

[2] MAGNIN,  André. Malick Sidibé. Zurich : Scalo,  1998, p.163.

[3] RILLON,  Ophélie. « La mode yéyé dans les années 1960-1970 au Mali : Corps Libérés, jeune  dévoyés ? », CEMAf, 2011.

[4] Entretien  avec Malick Sidibé (2009) : http://www.americansuburbx.com/2011/02/interview-interview-with-malick-sidibe.html.

Photo : Malick Sidibé, Courtesy Musée des Arts Derniers

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