LATIFA ECHAKHCH CHEZ KAMEL MENNOUR : D’ENCRES ET DE BRIQUES, TKAF

Exposition Latifa Echakhch chez Kamel Mennour / Paris.

La  Galerie Kamel Mennour présente actuellement la deuxième exposition  personnelle de Latifa Echakhch (née en 1974, à Khnansa, Maroc). L’artiste  produit des œuvres-installations en lien direct avec l’espace dans lequel elle  travaille où elle mêle des références personnelles, multiculturelles,  historiques et sociologiques. Depuis le début de sa carrière, elle interroge son  identité hybride de femme née au Maroc, arrivée en France à l’âge de trois ans  et travaillant aujourd’hui entre paris et Martigny (en Suisse). En ce sens son œuvre est multiréférentielle, multidirectionnelle et protéiforme à l’image de  son identité, de son parcours et de ses voyages.

Au départ, Latifa Echakhch propose une déconstruction  des idées reçues quant à la culture maghrébine et les stéréotypes discriminants  auxquels elle est parfois associée. Pour cela elle a mené une réflexion sur les  formulaires administratifs réservés aux personnes immigrées, mais aussi les  papiers d’identité et la lourdeur administrative à laquelle elle a dû se  confronter pour voyager aux Etats-Unis. Une réflexion reposant sur la notion de  l’Etranger et de l’Autre. Un statut auquel elle se heurte trop souvent. Au  travers d’œuvres comme Frames (2001), Resolution (2003) ou encore Hospitalité (2006), Latifa Echakhch  interroge les rapports à Autrui et les problématiques liées à l’identité.  Formellement son œuvre semble puiser son influence dans le courant minimaliste,  elle produit des installations sobres élaborées à partir d’objets triviaux issus  du quotidien en Orient et en Occident. Ainsi, elle active un art de l’échange  basé sur des considérations politiques et sociales. Par exemple, pour la  réalisation de Frames, la  plasticienne a disposé sur le sol des tapis de prière traditionnels qu’elle a  entièrement évidés. Les cadres des tapis sont le sujet de l’œuvre. « L’absence  veut dire quelque chose. Le vide n’existe pas, pour preuve, les scientifiques  arabes ont nommé le zéro. »[1] Latifa Echakhch vide de manière  symbolique les objets de leur contenu culturel pour amener le spectateur à une  prise de conscience de la valeur symbolique des objets issus non seulement de la  culture arabe, mais aussi des autres cultures traversées par l’artiste.

Les objets  et matériaux que j’utilise sont choisi pour leur caractère banal et  reconnaissable, ils me permettent de donner à voir des actions artistiques  facilement appréhendables et ainsi de montrer les failles critiques de ce qui  nous entoure. […] Je m’attache particulièrement à la dimension poétique de  l’action artistique, parce que la poésie qui m’intéresse est celle qui  déconstruit le sensible, son approche permet une remise en jeu critique  permanente.[2]

L’exposition abritée par la galerie Kamel Mennour est  intitulée TKAF, un terme issus d’un  dialecte maghrébin, le darija, dont  la signification se rapporte au mauvais œil, à un mauvais sort jeté par un  proche. Quel est ce mauvais sort ? La scénographie comporte deux volets. La  première salle semble avoir été le lieu d’un violent rituel exécuté in situ (Tkaf – 2011). Le sol et les murs sont  rougis par un pigment orangé et les traces de briques écrasées, frappées,  frottées, broyées. La construction de briques au sol nous rappelle les pratiques  minimalistes d’artistes comme Carl André ou Félix Gonzalez-Torres. L’artiste  investit l’espace, d’abord au sol, puis la matière se propage grâce à un  processus brutal, en témoignent les traces de mains et de bras sur les murs  initialement blancs. Une violence qui n’est pas sans nous rappeler les  performances sanguinolentes d’Ana Mendieta qui marque un mur blanc avec le sang  d’un poulet qui vient d’être exécuté. La hauteur des traces est partout  homogène, elle correspond à celle que pouvait atteindre physiquement l’artiste.  Avec un matériau sériel, deshumanisant, Latifa Echakhch parvient à imposer sa  présence dans un espace construit entre le vide et le plein. Un processus  systémique puisqu’il se propage jusque dans la seconde pièce. L’œuvre nous  apparaît comme une transition matérielle et spatiale.

Au sein du second espace se déploie au sol  l’installation Mer d’Encre (2012) et  aux murs Tambour 36’ et Tambour 93’ (2012). Les deux encres sur  toile, Tambours, sont le résultat  d’un processus technique patient et ingénieux. Au moyen d’un système de  goutte-à-goutte, l’encre noire vient s’écraser sur la toile pendant une durée  déterminée par l’artiste. La chute des gouttes provoque une projection homogène  et forme progressivement une sphère d’encre imparfaite. La forme finale nous  rappelle celle des tondi, les  peintures circulaires destinées à l’ornementation des plafonds de lieux sacrés  ou prestigieux. À l’instar des sujets mythologiques, bibliques, historiques ou  profanes, Latifa Echakhch a choisi l’abstraction, le trou noir, l’infini. Si la  technique employée peut rappeler celles des expressionnistes abstraits  américains, ou les tirs de Niki de Saint-Phalle, le résultat final nous amène à  penser aux œuvres sphériques et minimalistes d’artistes comme John Armleder ou  Anish Kapoor. Des œuvres où le rapport entre la matière et l’espace prime.  L’encre projetée sur les deux toiles fait écho à celle contenue par vingt-quatre  chapeaux melons noirs disposés sur le sol. Des chapeaux surannés, renversés et  éparpillés selon une cartographie propre à l’artiste. Le chapeau renvoie  inévitablement à de célèbres personnages de la culture occidentale : Chaplin,  Magritte, l’espion britannique John Steed, les droogies d’Orange Mécanique, au clown de Zavatta ou  encore le Mime Marceau. Des figures populaires auxquelles s’ajoute une  symbolique plus générale liée à la figure du poète, du créateur, du rêveur dont  les encres s’apprêtent à se déverser sur le sol pour y faire jaillir formes et  paroles. Le caractère sériel du chapeau est ici intéressant, il renvoie à une  dissolution de l’unicité, à une multiplicité à laquelle l’artiste est  attachée.

L’œuvre intitulée Fantôme (2012) peut être comprise comme  une évocation ironique de ce que les Occidentaux ont nommé la « Révolution du  Jasmin » pour désigner la vague de révoltes au Maghreb et au Moyen-Orient.  L’œuvre est composée d’un porte vêtement, d’une chemise ouverte et de colliers  de jasmin dont l’odeur enivrante va se dissiper au fil de la durée de  l’exposition. L’assemblage semble faire écho aux combines de Robert Rauschenberg, textile  et monochrome. Il est question d’éphémérité, de disparition, d’invisibilité. Car  elle renvoie également à l’image d’un vendeur ambulant de jasmin dont l’artiste  a croisé le chemin dans les rues de Beyrouth. Un fantôme de ses souvenirs  qu’elle a souhaité fixer sobrement dans le temps et dans  l’espace.

L’exposition serait-elle une manière de conjurer le sort  ? Latifa Echakhch en chamane, alchimiste et magicienne parvient à transcender  non seulement l’espace d’exposition, mais aussi les notions d’identités et de  zones culturelles, en livrant une œuvre polysémique, généreuse dans ses  interprétations et en phase avec un monde en débordements constants. Grâce à un  jeu d’évocations formelles et conceptuelles, ses œuvres font référence à  différentes époques et différentes couche d’une histoire de l’art ouverte et  multiple. Elle nous invite à aller au-delà des simples apparences et à explorer  les complexités des objets et matériaux employés. Elle nous fait entrer au plus  près de sa conscience et de sa propre conception du statut de l’individu plongé  dans la mondialité.

Julie Crenn

Exposition Latifa  Echakhch – TKAF, du 7 février au 10 mars 2012, à la Galerie Kamel Mennour  (Paris).

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.kamelmennour.com/


[1]  Entretien avec Latifa Echakhch, in Interface, 2007. Disponible en ligne :  http://interface.art.free.fr/spip.php?article27

[2]  Entretien avec Latifa Echakhch, Grenoble, Magasin, mai 2007. Disponible en ligne  : http://www.ac-grenoble.fr/action.culturelle/DAAC/champs/actuartsplat/DPartsplastiques/files/DP%20Latifa%20Echakhch.pdf.

Visuels : 1. Latifa Echakhch Tkaf, 2011 / Installation in situ : Briques et pigment Dimensions variables. : Vue de l’exposition « Tkaf », kamel mennour, Paris, 2012 / © Latifa Echakhch Photo. Fabrice Seixas

2. Latifa Echakhch – Tkaf,  2011 / Installation in situ : Briques et pigment. Dimensions  variables. / – Mer  d’encre, 2012
Installation au sol. Chapeaux melon, résine et encre.  Dimensions variables / – Tambour 36′ & Tambour 93′, 2012 / Encre indienne noire sur toiles. 173 cm de  diamètre / Vue de l’exposition « Tkaf », kamel mennour, Paris,  2012 / © Latifa Echakhch  Photo. Fabrice Seixas / Courtesy the artist and kamel mennour, Paris

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