C(H)OEURS : LES BALLETS PLATEL EN INDIGNADOS MADRILENES

Correspondance à Madrid.
DANSE / OPERA : Alain Platel crée « C(h)oeurs » au Teatro Real de Madrid.

A Madrid, capitale exsangue du libéralisme sauvage à l’espagnole, Platel se la joue politique. En montant son C(h)oeurs au Teatro Real, haut-lieu de l’aristocratie madrilène, et en le truffant de symboles de la révolte des indignés, le chorégraphe renoue avec une danse politique qui n’est pas sans rappeler celle de ses glorieux ainés des seventies.

Platel monte donc un opéra, et celui-ci ne déçoit pas les fans de ce maître de ballet pas comme les autres. Verdi et Wagner en toile musicale, 180 musiciens, chroristes et danseurs pour une oeuvre tonitruante et surtout très impliquée. Ce qui n’a pas manqué de soulever quelques hauts-le-coeur…

Pour l’artiste Platel, le choix des musiques de Wagner et de Verdi caractérise la grandiloquence fasciste à l’oeuvre dans l’Italie de Mussolini ou l’Allemagne d’Hitler, ceux-là même qui les ont utilisées au service de leur idéologie nauséabonde et de leur volonté de manipulation des peuples. Platel fait donc de son C(h)oeurs un opéra militant et résolument anti-fasciste, ce qui ne manque pas de sel dans cette ancienne place-forte du Franquisme triomphant qu’est le Teatro Real.

Déjà, il y a cette intro percutante où un danseur, le corps sans-tête noyé dans une robe ample d’où émergent seules deux mains comme deux moignons indécents, renvoie à cette bonne vieille révolution française où l’on ne se gênait guère pour les couper, les têtes. Comme dans toute vraie révolte des peuples indignés par tant d’injustice, qui ne se régaleraient pas tant que de les voir tomber -toujours elles- à grands cris. Platel annonce la couleur, et elle sera sanglante. Sa danse démultipliée envahit le carreau du plateau comme le travail appliqué de bons mineurs qui creusent leur sillon toujours plus obstinés.

Ses danseurs « à la Platel », c’est à dire habités de cet esprit de corps et de cette solidarité sans faille qui caractérisent les ballets Platel, créent un maelström tonitruant, bardé d’émotions et de sauvagerie, un hymne à la beauté impure des corps qui croisent et s’accouplent en un ballet que l’on dirait pour manier le paradoxe, vociférant.

De ce théâtre sans ombre où plane l’ombre des opprimés du monde, Platel dégaine sa danse comme une arme, une force vitale qui balaie tout de son ballet endiablé. La référence explicite aux indignados est sans fard ni coquetterie. Les godasses volent tandis que la masse des anonymes a pris corps dans le choeur des révoltés : 80 choristes trimballant leurs slogans d’indignados sur des morceaux de carton, matériau on ne peut plus symbolique, pour ceux-là mêmes qui connaissent chaque jour la morsure de la solitude planqués à l’abri d’un emballage Grundig.

Bref, Platel a frappé et, peut-être oui, « indigné » un peu le bon peuple de droite de la bourgeoisie madrilène. La caution tranquile du Teatro Real qui l’a fait se précipiter à la rencontre de la star européenne ne l’a pas mis à l’abri d’une gifle élégante mais cruelle. Ainsi va le monde, les artistes bougent encore, et Platel vient de le démontrer brillamment.

Amelio Perez

Création mondiale au Teatro Real de Madrid / jusqu’au 26 mars 2012 /. Site Web : www.teatro-real.com
Puis au Holland Festival du 1er au 4 juin, les 8 et 9 juin au Ludwigsburger, du 12 au 14 juin à Bruges et à la Monnaie de Bruxelles en 2014.

Le spectacle est en streaming sur www.palcodigital.com

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