QUE FAIRE ? (LE RETOUR) : UN COCKTAIL ETONNANT… ET DETONANT

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Que faire ? (le retour) de Benoît Lambert et Jean-Charles Masserat / Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan / a té donné Mercredi 10 et Jeudi 11 Avril 2013.

Au commencement était … l’absence de verbe ! Dans une cuisine aménagée, mais sans âme, un homme, plutôt âgé lui, penché sur un réveil, tente d’en réparer le mécanisme. Rien ne semble exister pour lui en dehors de cette activité qui l’absorbe totalement. Et ce n’est point sa femme, qui entre du marché un gros cabas en main, qui va l’arracher à cette contemplation quasi extatique. Elle, comme elle a dû le faire des milliers de fois auparavant, extrait du sac des provisions qu’elle range mécaniquement dans les placards et ce, dans l’indifférence totale de l’homme. Cependant, dans cet ordre immuable d’où la vie semble avoir fui depuis longtemps, un (petit) miracle va se produire …

En plongeant sa main dans ledit cabas, elle en tire, médusée, un objet relié en maroquin…Dès lors, livre en main, ne perdant pas une miette de ce qui se trame dans la chose écrite, elle va accomplir les tâches relatives à l’organisation du dîner avec la même efficacité que celle de Charlot dans Les Temps Modernes ; film muet qui renvoie de manière subliminale à l’écho du silence qui règne en maître dans ce tête à tête sans parole. Et quand, finalement, intrigué par les mimiques expressives de sa moitié, l’homme relèvera les yeux pour lui demander ce qui peut à ce point susciter cet enthousiasme qui la met littéralement en transe, elle lâchera le morceau …

Non, il ne s’agit pas du dernier best seller, aux « nuances » annoncées comme érotiques, qui fait vibrer actuellement dans leur arrière cuisine les ménagères de plus (ou de moins …) de cinquante ans, il s’agit, au bas mot, de l’un des monuments de la littérature : pensez donc, Les Méditations Métaphysiques de l’illustre René Descartes ! Et qu’est-ce qu’il a à nous dire cet homme, disparu depuis des lustres, qui crée par ses écrits (publiés d’abord en latin ; certes les Latins sont connus pour avoir le sang chaud !) autant de frissons à haute puissance orgasmique ? Rien de bien important … si ce n’est les petites choses suivantes :

« Ce n’est pas d’aujourd’hui que je me suis aperçu que j’ai reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que ce que j’ai depuis fondé sur des principes si mal assurés ne sauroit être que fort douteux et incertain … Dès lors j’ai bien jugé qu’il me falloit entreprendre de me défaire de toutes les opinions que j’avois reçues auparavant en ma créance … Aujourd’hui donc que, fort à propos pour ce dessein, j’ai délivré mon esprit de toutes sortes de soins, je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions … Parce que la ruine des fondements entraîne nécessairement avec soi tout le reste de l’édifice, je m’attaquerai d’abord aux principes sur lesquels toutes mes anciennes opinions étoient appuyées… »

Aussitôt lu, aussitôt fait … Remettre en cause les jugements pré-établis et les opinions formatées déclenche un véritable tsunami qui, en submergeant le plateau, redonne aux deux protagonistes, précipités « en tous sens » dans un bain de jouvence, une fulgurance de pensées régénératrices (pour nous aussi spectateurs, « éclaboussés » avec bonheur par ces saillies -im-pertinentes)… Délaissant son réveil, l’homme va rejoindre la femme sur les rivages de l’exégèse des livres charriés sur le plateau. Chronos ne sera plus ce temps fossilisé marqué par ce réveil « en panne », mais un Temps fécond dont la recherche débouchera sur la perte des « anciennes opinions ».

Ainsi les grands livres fondateurs de l’humaine condition seront-ils passés au crible de la raison raisonnante et la dialectique hégélienne, dont chacun se fait l’innocent (re)découvreur, amènera à concevoir la pluralité des approches. Par exemple La Révolution Française, ce monument de notre histoire nationale, est-elle à jeter ou à conserver ? Certes, sous un certain angle d’attaque, celui de la guillotine entre autres, on pourrait dire qu’elle a coupé court au débat démocratique et que certains ne sont pas sortie la tête haute de cette affaire … Mais d’un autre point de vue, elle a généré un foisonnement d’idées qui ont révolutionné l’Ancien Régime, mis fin aux privilèges, et jeté les bases des Droits de l’Homme et du Citoyen … Alors peut-on jeter le bébé avec l’eau du bain (celui de Marat) au risque de cautionner tous les conservatismes réactionnaires ?

Un grand moment aussi, pour ne pas dire un moment « Capital » : que faire de cette somme du camarade Karl Marx ? La rejette-t-on en bloc, pensant aux Goulags, aux dérives staliniennes, aux crimes horribles commis au nom du bien du peuple … Ou voit-on en elle les ferments d’une société où cessera l’exploitation des masses laborieuses, spoliées injustement des biens produits par leur seule force de travail … le travail, qui, faut-il le rappeler, est source de richesses et ne représente pas un coût comme voudrait le faire entendre les nantis qui, non contents d’exploiter les ouvriers, abusent aussi du langage … Alors, la femme, changeant de paradigme, touchée par la grâce de ce nouveau messie, se saisira de cette bible annonciatrice d’une nouvelle ère pour la déposer religieusement dans la niche de l’un des placards, où, telle la Piéta (mais éclairée par une lumière rouge) elle régnera en majesté, attendant l’Ascension d’une autre humanité plus humaine.

Ainsi, sous le couvert ludique de la remise en ordre de cette bibliothèque hétéroclite, va se construire un discours aussi vivant que profond. En circulant dans les œuvres fondatrices (on voudrait prendre des notes tant le contenu est riche, mais la vitesse phénoménale des répliques nous l’interdit), on reconstruit le sens des interrogations essentielles qui traversent en filigrane nos existences. Et cet itinéraire, joyeux s’il en est, est ponctué de numéros hilarants : quand la culture agit pour ouvrir de nouveaux horizons, c’est l’être dans toutes ses dimensions qui s’en trouve libéré ! Si l’OuLiPo, cet Ouvroir de Littérature Potentielle, créé dans les années soixante avait pour but de libérer la création en créant des contraintes aléatoires, on pourrait dire là que la fréquentation des livres libère des espaces qui affranchissent ceux qui les parcourent.

En diva déjantée, en amoureux nostalgique, ils vont renouer avec leur libido et le désir qui circule va « prendre corps » : le couple, irrigué par le flux des pensées échangées, se retrouve comme au premier rendez-vous. Et c’est très naturellement aux accents de « quand çà fait boum » de Charles Trenet que se conclut ces fragments d’un discours amoureux recollés ensemble. D’ailleurs, le bouquet final (écho de « la lutte finale » …) n’est pas sans rapport avec « le grand soir » : jerricane d’essence en main, l’homme remplit soigneusement les divines bouteilles dans le goulot desquelles la femme introduit des feuillets détachés avec précaution des livres auxquels ils appartenaient : les mots qui en constituent la trame vont servir de mèche au cocktail explosif, propre à embraser le vieux monde sclérosé par les conservatismes de tous ordres.

Ainsi les mots libérés, outils de la pensée, vont affranchir ceux qui les découvrent (au sens de « découvrir un trésor »). Le vent se lève sur le plateau du théâtre des Quatre Saisons, la révolution est en marche … Mais « mots-tus » et bouche cousue … Comme quoi, quand l’intelligence est convoquée (Benoît Lambert et Jean-Charles Masserat, pour l’écriture et la mise en scène très convaincantes ; et interprétation de Martine Schambacher et François Chattot, excellents aussi l’un et l’autre) on peut non seulement faire rire mais aussi opérer un transfert des plus salutaires : le spectateur sort de ce spectacle, grandi et plus « intelligent » lui-même ! Le Théâtre a rempli sa fonction, émancipatrice.

Yves Kafka

Photo Vincent Arbelet

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