TWIN PARADOX, MATHILDE MONNIER : LE MARATHON DES CORPS A LA RECHERCHE DE LEUR UNITE PERDUE

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TWIN PARADOX de Mathilde Monnier / Chorégraphie: Mathilde Monnier (CCN de Montpellier Languedoc Roussillon) / Scène Carré des Jalles (33) ds le cadre du festival « Danse Toujours en Gironde » / du 11 au 27 avril 2013 / Prochaines dates de la tournée : 29 au 30 mai à Strasbourg, 8 Juin à Valenciennes.

Pour sa deuxième édition, la Biennale Danse Toujours en Gironde propose du 11 au 27 avril, sur 17 scènes de la région bordelaise réunies à cette occasion, les créations de cinq chorégraphes et de leur compagnie : Carlotta Ikéda (Compagnie Ariadone, Bordeaux), Sylvain Emard (Québec), Didier Théron (France), Foofxa d’Imobilité (Suisse)…et Mathilde Monnier, la directrice du Centre Chorégraphique National de Montpellier.

Près de trente ans se sont écoulés depuis sa première pièce, Pudique Acide / Extasis, donnée au festival d’Avignon en 1986, mais rien n’a entamé la recherche pugnace de celle qui traque avec une précision d’entomologiste les tensions qui traversent les corps surpris dans leurs plus secrets frémissements et pris dans un perpétuel mouvement, seule issue à l’anéantissement qui les guette. Là, ce qui va être exploré, c’est ce lieu marqué par le sceau de l’inquiétante étrangeté qu’est l’union d’un homme et d’une femme. Ce qui se joue dans ce creuset, et se rejoue à l’envi depuis la nuit des temps, va constituer la matière première de cette « création » : Cinq couples réunis sur la scène.

Dix individus, soit cinq couples d’abord entrelacés. « A l’intérieur » de chacun d’eux (n’oublions pas que la chorégraphe a beaucoup travaillé sur l’autisme), chacun ne fait qu’un avec l’autre, reproduisant à la perfection la fusion originelle. Trace mnésique de l’état de félicité d’avant la déchirure, une sorte de grâce séraphique illumine leurs mouvements confondus dans la même harmonie. On est conviés au Banquet. Le mythe de l’amour développé par Platon est réincarné par ces moitiés collées l’une à l’autre et qui n’en finissent pas de goûter le plaisir à nul autre pareil de savourer cette union originelle dont Zeus, jaloux de la force et de l’orgueil de l’Homme sphérique, les avait privées en les séparant en deux.

Eros serait celui qui panserait la plaie béante, le vide de l’absence ; en cautérisant la blessure originelle et en suturant les peaux de ces deux parties errantes, il réparerait notre nature et nous donnerait à nouveau accès à la plénitude et donc au bonheur d’être. Pas étonnant alors que ces cinq-là (trois couples hétérosexuels, deux homosexuels, l’un gay, l’autre lesbien – de tous ces assemblages, pour Aristophane, le couple homme-homme serait le plus accompli) n’en finissent pas de se délecter du contact de cet autre, naguère perdu, enfin retrouvé, qui est pleinement, et fondamentalement, « eux ».

Mais de même que des chromosomes s’attirent, se tournent autour, s’accouplent dans un ballet où l’harmonie rythme les ébats, avant que les paires ne se séparent, vient l’instant où l’un (pas toujours le plus beau, pas toujours la plus fine) est pris d’un sursaut qui le détache de l’autre. Le temps de la séparation s’annonce avec son cortège d’éloignements, de rapprochements, d’affrontements, de dominations, de capitulations, de protections, de renoncements, d’attendrissements, autant de vaines figures imposées qui finiront immanquablement par la rupture de l’unité … Et ce, jusqu’à la rencontre avec un autre semblable : histoire éternelle des amours humaines condamnées, en général, à finir mal, si ce n’était que leur fin ouvre à d’autres possibles. Le désir d’unité est prégnant et Eros se doit, avec la rage de vivre qui le soutient, de l’emporter sur Thanatos, au risque de n’être plus.

De tous ces itinéraires croisés, de ces corps à corps intenses (soit dans le plaisir de l’osmose, soit dans la douleur de la déchirure et de la perte de soi qui en découle), chacun en suivant sa nouvelle route emportera avec lui quelque chose de l’autre et cette partition réglée comme du papier à musique (celle du compositeur Luc Ferrari) va se jouer sur fond d’extraits radiophoniques, bruits et voix urbaines enregistrés , soulignant la contemporanéité de la scène qui se répète depuis que l’humanité existe . Sans la trace inscrite dans notre chair de notre incomplétude qui pousse les corps à aller l’un vers l’autre à la recherche d’un temps mythique fait de félicité et d’unité, la lancinante musique du désir s’éteindrait, et avec elle, la possibilité de perpétuer l’espèce.

Mêlant les danses qui ont traversé les époques, Mathilde Monnier nous donne à voir le corps dans tous ses états, le corps désirant-désiré, celui qu’un couple de forces intenses et contradictoires attire tantôt vers la fusion, tantôt vers la désagrégation. Et, le beau titre qu’elle a choisi pour annoncer son spectacle, titre qui fait référence au paradoxe gémellaire du couple (jamais sans toi, jamais avec toi) résonne lui aussi d’un autre écho lointain : en anglais ancien, « twin » ne désigne-t-il pas un tissu aux fils si étroitement entremêlés qu’il est impossible de saisir une fois pour toutes la complexité de la texture dont il est fait ? Seul le mouvement imprimé par la chorégraphe pouvait tenter d’en rendre compte.

Yves Kafka

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Photos Marc Coudrais

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