« VORSPIEL » D’EMMANUEL EGGERMONT : UN CRUCIAL PARTAGE DU SENSIBLE

V op.3,3 grande taille©Sungjin JUNG

Emmanuel Eggermont : Vorspiel / Vu au Festival Art Danse CDC Dijon le 1er février 2014 / Au Festival Les Hivernales, Avignon, le 4 mars / Au Festival Ardanthé, le 11 mars 2014.

Protocoles minimalistes qui agencent des textures et des matières et dessinent des relations ténues entre les corps, les sons, les objets. Espaces foncièrement mouvants, équilibres fragiles qui regardent aussi bien du côté du chaos que de la plénitude. La danse d’Emmanuel Eggermont affirme plus que jamais, avec Vorspiel, sa vocation pour un crucial partage du sensible.

Le temps d’un après-midi pluvieux de février, les spectateurs du festival Art Danse, organisé par le Centre de Développement Chorégraphique de Dijon, sont conviés à une expérience rare. Le chorégraphe Emmanuel Eggermont les met en présence du moment vertigineux où, dans une création, tout est encore possible, à l’image de ce tapis de danse à moitié enroulé sur lui même qui resserre jalousement une multitude de gestes à l’état de promesse, simple carré de pure potentialité, plié et déplié à volonté, sur un plateau nu.

Finement écrit, Vorspiel ménage pourtant des plages de liberté d’une exquise générosité. Arts plastiques, musique, architecture, dans son acception d’une pensée de l’espace, nourrissent cette création, dont la danse assure des complexes circulations de sens et les glissements des imaginaires. Vorspiel se tient à la lisière de l’acte en devenir. Emmanuel Eggermont emprunte au prélude musical sa structure libre, ses éclats de virtuosité, trouve un accord subtil entre les sensibilités disparates de différents interprètes et invités qui traversent une pièce qui se déploie en trois mouvements complémentaires, en résonance intime avec le propos, abrupt et fondateur, de Robert Bresson : Il ne s’agit pas de comprendre, il s’agit de sentir.

Les conventions de la mise en scène et de la représentation classique volent en éclats. D’entrée de jeu, les spectateurs sont libres de choisir leur point de vue et leur perspective. Le deuxième mouvement de Vorspiel parachève la mue de l’espace – le plateau compose avec les déplacements du public, à l’instar d’un lieu d’exposition, mais plus que de montrer, il s’agit pour le chorégraphe de créer les conditions d’intensification des gestes et des présences. La frontière est plus que jamais poreuse entre le spectacle vivant et les arts plastiques, leurs logiques respectives s’augmentent réciproquement.

Un récit fantasque vire à la poésie sonore, sous-tendue par de brusques écarts entre véhémence et légèreté, l’attention vient se porter à la matière, aux textures, aux bruits du corps – ainsi les particules de sable blanc projetées par les mouvements du danseur, ainsi encore ce micro qui vient ausculter, amplifier les pas de la danseuse. Et quand les spectateurs retrouvent leur place attitrée dans les gradins, pour le troisième acte de la pièce, leur perception du plateau est déjà et définitivement bouleversée : ils sont désormais sensibles à sa nature foncièrement instable, aux ruptures de rythme, aux menus gestes qui entrainement de véritables changements de registre, ils sont désormais à l’affût des lignes de tension qui parcourent cette surface apparemment lise, à l’affût des zones de turbulence qui peuvent éclater à tout instant, ils décèlent enfin, dans le regard aveugle des petits carrés de plexiglas noir, d’abord sagement ordonnés, puis subrepticement entraînés dans un lent mouvement, la force inouïe des trous noirs, capables d’annihiler le régime du visible.

Il resterait tant de chose à dire sur l’architecture mouvante de l’espace, ponctuée à tour de rôles par des phrases éparses de violon ou par les rayons de projecteurs qui dessinent toute une palette d’ambiances, allant des contre-jours aveuglants aux ombres ouatées. Les arrêts de la structure à nu d’une crinoline composent, avec les gestes précis et minimalistes des danseurs, des perspectives fuyantes, toujours sur le point de se brouiller à coup de vagues ondoiements. Le chorégraphe semble invoquer les sciences exactes – cinétique, géométrie, mathématique – pour paradoxalement densifier, rendre tangible l’épaisseur de l’expérience sensorielle suscitée par cette danse qui va à l’essentiel.

L’abstraction n’est jamais aride chez Emmanuel Eggermont : un performeur invite avec une insistance douce et prévenante des spectateurs à s’enlacer le temps d’une romance. Plus que l’amusement, la gène, ou encore la nostalgie, cet intermède incongru travaille, presque à notre insu, une puissante forme d’écoute et d’attention à l’autre, le parfait inconnu. Le contact anodin, circonstancié, se charge de sentiments confus – réminiscences peut-être de l’adolescence et des incontournables booms toujours un peu ratés –, les carcans se déverrouillent, furtivement, les conditions d’un partage du sensible deviennent possibles. Les couverts dressés en toute simplicité sur le plateau comme dernier geste de la pièce viennent appuyer cette invitation au partage : Vorspiel se donne comme ouverture et hospitalité.

Smaranda Olcèse

Après les Hivernales d’Avignon, le 4 mars, la pièce d’Emmanuel Eggermont sera programmée dans le cadre du festival Artdanthé, le 11 mars prochain.

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