CINDY VAN ACKER : « DRIFT », GLISSEMENT EN DOUCEUR

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Cindy Van Acker : Drift / Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis / 14 > 16 mai 2014, au CND.

Cindy Van Acker est une chorégraphe de la forme. Lignes, diagonales, cubes et angles aigus se partagent la scène pour des compositions géométriques. Ils obligent le corps à rendre visible les coordonnées topographiques de l’espace pour en déceler les fractures. Sous l’impulsion de mouvements profondément maîtrisés, le corps fend l’espace et le déchire afin de lui conférer une élasticité sensible. Ses créations, s’inspirant de la rigueur et de la rudesse de la danse classique, intègrent la lumière et des scénographies soignées afin de la déplacer dans un univers spectral et futuriste.

Dans ce contexte, Drift agit comme un glissement de terrain. Il s’agit d’une création chorégraphique à l’esthétique épurée, toute de clairs obscurs et de formes abstraites, qui se partage entre deux parties. Lors de la première, les deux danseuses, Cindy Van Acker elle-même et Tamara Bacci, évoluent sur scène comme dans une plaine grise, lunaire, où elles dansent entourées de cubes noirs. Elles les manipulent et glissent leurs corps à la souplesse éprouvée à l’intérieur de leurs interstices. A travers cette danse taillée par la lame d’un couteau et forgée dans l’acier le plus pur, les corps, qu’aucun affect ne touche, s’attachent à garder leur emprise sur les objets comme pour marquer leur différence avec la chose inanimée.

La seconde phase commence sur des plages sonores diluées. Sur le fond de scène est posé un mur de lumière d’où se découpent des formes triangulaires qui sculptent les corps. Les deux danseuses, qui jusque-là avaient alterné les soli chacune de leur côté, commencent à se connaître et à reconnaître le corps de l’autre comme un possible point d’appui. Le mouvement se fait félin. Un changement a eu lieu, sans qu’il ne soit cependant possible de le figer. Les deux danseuses attaquent le sol ensemble. Une main sur l’épaule, deux pieds à l’unisson qui caressent le sol, les regards se croisent.

Alors que la première partie nous avait offert des corps dans un rapport solitaire et déceptif vis-à-vis de leur environnement, dans cette seconde émerge la possibilité d’un contact et d’une sortie vers le monde. De simple objet en mouvement, traçant sa route dans un milieu dont il est l’adversaire, le corps devient capable d’émotion pour un autre que lui. Comme si un monde nouveau devenait possible, la danseuse expose sa propre capacité à ressentir la présence de l’autre.

Si la danse de Cindy Van Acker peut paraitre aride, factuelle et intériorisée, il n’en reste pas moins qu’elle offre au spectateur des corps à la présence tout à fait remarquable. Cette pièce, comme les autres avant elle, nous montre chaque geste et chaque posture à sa juste place, dans le temps approprié. Son travail de l’abstraction fait du corps une machine en mouvement rayonnant de l’ « aura » dont parlait Walter Benjamin. Ce qui change ici, c’est l’inflexion légère que la chorégraphe opère vers un plus grand optimisme, comme si l’on fêtait le mariage de la douceur et la précision du geste.

Quentin Guisgand

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Photos Louise Roy

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