« PUTAIN DE GUERRE ! » A NOS MORTS PAR LA MERE PATRIE…

« Putain de Guerre ! Le dernier assaut » ; dessin & lecture Tardi ; chant Dominique Grange ; groupe musical & voix Accordzéâm ; Théâtre des Quatre Saisons, vendredi 30 novembre dans le cadre du mois des commémorations officielles de la ville de Gradignan (33).

A nos morts par la mère patrie…

« Rien n’était si beau (…) que cette boucherie héroïque », écrivait avec une ironie mordante Voltaire dans « Candide » où son anti-héros – « qui tremblait comme un philosophe » – découvrait les merveilles de la guerre de sept ans, opposant entres autres la France à la Prusse lors du premier conflit méritant l’appellation de « guerre mondiale ». A trois siècles d’écart, même si les alliances s’étaient quelque peu modifiées, la Grande Guerre opposant de nouveau la France à l’Allemagne n’eut rien à envier à la sublime barbarie du conflit antérieur.

Le dessinateur iconoclaste Tardi et sa complice, la chanteuse « irrécupérable » Dominique Grange, accompagnés par les jeunes musiciens d’Accordzéâm, vont faire matière explosive de ce carnage mémorable dans un concert BD à faire vaciller les médailles des militaristes nostalgiques en mal de gloire guerrière sous couvert de patriotisme glorieux. Sous leurs regards, les « Morts pour la Patrie » ornant abusivement les monuments aux morts de nos communes deviennent – à très juste titre – les « Morts par la patrie », poilus délibérément sacrifiés par la mère-patrie comme on envoie les bœufs à l’abattoir pour l’intérêt de nantis de tout poil.

D’emblée, alors que les planches des albums « Putain de Guerre ! » et « Le Dernier Assaut » sont projetées en fond de scène, toute équivoque sur les intentions du couple artistique est dissipée par le dessinateur lui-même. Assis derrière une petite table d’où il lira ses propres textes desquels en alternance sa compagne s’emparera pour mettre librement en chanson et en musique tel protagoniste ou telle situation évoqués, Tardi annonce la couleur d’une voix posée… Ceux qui s’attendraient à un hommage conventionnel dans le droit fil de « l’itinérance mémorielle » amorcée récemment par « le freluquet et sa clique » (Tardi dans le texte) en seraient pour leurs frais. « L’hypocrisie larmoyante des commémorations officielles » (idem) où l’on désigne comme héros ceux qui furent les horribles victimes de combats qui n’étaient pas les leurs – « On croit se battre pour la patrie, on meurt pour les industriels et les banquiers », selon les propres mots d’Anatole France – ne sera pas, ce soir, de mise. N’en déplaise au premier édile s’il a pris le risque inconsidéré de programmer ce spectacle dans le cadre (très) officiel du mois des commémorations de la ville ; si c’était le cas il pourrait toujours faire habilement contre mauvaise fortune bon cœur en applaudissant et en participant à la standing ovation, feignant ainsi d’ignorer superbement le côté politiquement (très) incorrect de cette proposition de nature à faire chanceler certains de ses administrés.

Le côté délibérément irrévérencieux du spectacle – ce pamphlet fort documenté contre la « boucherie héroïque » en est un, avec son tempo étudié et sa ligne dramatique – aux antipodes de la bonne conscience lénifiante dépasse l’aspect manifeste de certaines saillies. Ainsi du poing gauche levé sur scène de Dominique Grange pour ponctuer l’une de ses saisissantes chansons antimilitaristes. Ainsi de sa mention de l’interdiction lors des récentes commémorations de « La Chanson de Craonne » – chantée ce soir sur scène et censurée naguère par le commandement militaire, elle fut écrite dès le début de 1915 par des soldats révoltés – dont le refrain des plus explicites (Ceux qu’ont l’pognon, c’est pour eux qu’on crève. Mais c’est fini, car les trouffions Vont tous se mettre en grève. Ce s’ra votre tour, messieurs les gros, De monter sur l’plateau, Car si vous voulez la guerre, Payez-la de votre peau !) est répété à l’envi. Encore plus que ces événements, c’est l’extraordinaire force expressive des fabuleuses planches dessinées par Tardi et projetées sur écran géant qui constitue le fil rouge de la performance subversive.

C’est en effet au travers de la destinée d’Augustin (écho troublant du Ferdinand Bardamu du « Voyage au bout de la nuit » de Louis Ferdinand Céline), de ce barbu débonnaire arborant la croix rouge du brassard de « branco » (brancardier) et de son langage sans fioritures que Tardi met en scène l’impensable d’une boucherie à hurler, comme auraient pu les gueules cassées s’il leur était resté quelque organe intact pour vocaliser leurs abominables et – fort inutiles – souffrances. Le trait noir du dessin, la couleur brune émaillée ici et là de quelques marques rouges, révèlent sur fond de pluie et de boue la mort omniprésente sous la forme de ruines et de cadavres entassés à la pelle ou pourrissant sur des barbelés les exhibant aux charognards, ou encore de crânes au sourire figé pour l’éternité. « De la chair à canon pour la défense de la Mère Patrie », réunissant dans la même égalité les ressortissants colorés de nos colonies, les Sénégalais et les Tonkinois, les Français dits de souche, leurs alliés du Royaume Uni et des Indes envoyés là pour défendre la prospérité de l’Empire britannique, et les hordes teutonnes auxquelles pas plus on n’avait demandé l’avis pour participer à cet enfer.

Les vieux « trop âgés pour les héroïques combats » regardaient partir leurs enfants « se couvrir de gloire et dégueuler leurs tripes ». Quant à Augustin « il passa non loin de trois Allemands paisibles, malodorants et couverts de mouches bleues, qui se décomposaient tranquillement au soleil de ce mois d’avril 1917 ». Et tout ça pour quoi ? se demanda le brave soldat Augustin… « C’était donc pour engraisser des commerçants, des profiteurs et des embusqués de ministères qu’on se faisait tuer ! Marianne laissait faire… Putain de guerre ! ». La guerre, héroïque ? Et les combattants, des héros aux noms gravés au frontispice des monuments communaux ? Que l’on en juge… « Des projectiles en tous genres pénétraient nos chairs, broyaient nos crânes, désarticulaient nos corps y causant des béances hideuses par lesquelles nos viscères s’échappaient… et ça puait le vomis et la merde et la viande brûlée dont le fumet se mêlait à celui des tissus et des cuirs calcinés, à l’odeur acide des corps des hommes et des bêtes brûlés vifs, écrasés, écartelés, énucléés, démembrés, éventrés, éviscérés… monstrueusement mutilés ».

Extraits de ces planches, les anti-héros poignants de Tardi reprennent régulièrement vie au travers de la voix de Dominique Grange – compositrice des paroles et de la musique – dont le tempo régulier, comme une complainte obsédante, distille l’horreur vécue. Que ce soit « Petits morts du mois d’août » (« En pantalons garance Ils n’imaginaient pas de mourir pour la France La guerre veut son comptant de tripaille et de sang »), « La complainte des Bantams » (« Enfants de prolétaires, robustes petits hommes Vous veniez d’Angleterre, de Cardiff, de Durham Pour fuir la misère au 35ème Bantam Jugés dégénérés, au physique, au mental, L’armée vous a traduit devant des cours martiales On vous a fusillés »), « Laisse-moi passer, Sentinelle ! » (« Depuis des jours suis sans nouvelle D’un soldat D’un poilu dont je porte en moi l’enfant … Pour avoir au carnage opposé la grève Il sera fusillé demain Pour l’exemple, au petit matin » ), ou encore « Au ravin des enfants perdus » (« Les poux, la vermine et la crasse La puanteur, les rats la boue Les pieds pourris dans les godasses Les pilonnages qui rendent fou La peur étreint les camarades Au lance-flammes, mourir grillé Aux gaz moutarde, à la grenade Leur fosse commune c’est la tranchée. »), c’est le même cri retenu qui perce le silence.

Parfois l’interprète prête avec bonheur sa voix à d’autres… Les mots de Louis Aragon – qui comme Augustin fut mobilisé et envoyé sur le front en tant que brancardier – font entendre alors les accents pénétrants de « Tu n’en reviendras pas », chanté naguère par Léo Ferré. Ou encore résonne jusqu’à nous en langue allemande « La Légende du soldat mort » de Bertolt Brecht, écrite en 1918 alors que le dramaturge était infirmier sur le front d’Augsbourg. Des expériences inscrites au plus profond de la chair qui marqueront à jamais l’œuvre de ces poètes ayant vécu l’indicible horreur et l’inanité abyssale de la bien mal nommée « Der des Ders ».

Cette chanson choc de Brecht, « cri de haine contre la guerre, l’ordre établi, les bourgeois, les curés et tous ceux qui exaltent les vertus de l’héroïsme et du patriotisme pour servir les intérêts commerciaux des marchands de canons et autres industriels » (dixit Tardi en personne) ne pouvait mieux conclure ce concert BD qui, au-delà de l’indéniable performance artistique, est à prendre comme un manifeste engagé. Engagé contre les guerres – celles d’avant, de maintenant et des autres à suivre, positionnement somme toute assez consensuel en période de paix et politiquement correct – mais plus encore, engagé contre l’armée de tous les magnifiques hypocrites, officiels décorés ou pas, continuant à entretenir insidieusement le mythe de la flamme patriotique. En effet, sous prétexte de commémoration des « héros morts pour la patrie », ils bafouent non seulement une vérité première – les poilus mouraient ô combien légitimement de peur avant d’être affreusement massacrés, le « devoir de mémoire » impliquerait que l’Histoire officielle s’en souvienne au lieu de raconter des histoires à sa sauce en glorifiant ce qui ne fut que boucherie délibérée – mais s’emploient à instiller, à toutes fins utiles, le poison pervers du culte d’un nationalisme héroïque dans le but inavoué de préparer les mentalités à admettre que « mourir par la patrie » est in fine un honneur enviable. A qui profite un tel crime ? Tardi apporte une réponse magistrale.

Yves Kafka

Photo Anaëlle Trumka

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