« CES GENS-LA ! », LES TRAVAILLEURS DU CORPS

CES GENS LA ! – Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou – au Tarmac, Paris – dans le cadre du Festival Faits d’hiver – Lun 04, Mar 05 et Mer 06 à 20h.

Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou se sont rencontrés dès leurs douze ans, en Tunisie où ils sont nés et, depuis, ils ne se sont pas quittés. Ils ont créé leur compagnie – Chatha, une danse en tunisien – en 2005 après avoir improvisé Khallini Aich, un duo dans le grand théâtre de Tunis, pièce qu’on peut revoir en partie dans le récent programme du Groupe Grenade, dirigé par Josette Baiz.

Formés au CNDC d’Angers – période Bouvier-Obadia – avec Johanna Mandonnet, Stéphanie Pignon et Grégory Alliot leurs danseurs depuis ce temps-là, ils ont traversé ensemble ou seuls bien des univers qui ont marqué. Tantôt entre mille tasses, bercés par les poèmes de Mahmoud Darwich : Kawa, tantôt derviches sur les pierres de Kharbga… ils ont été saisis de narcose, état flottant dû à un excès d’azote dans les poumons. On comprend qu’il soit difficile d’en sortir. C’est sans doute pourquoi dans leur dernière pièce Ces Gens Là ! il persiste des traces de cette danse sous hypnose, de ces gestes trop amples pour être naturels ou exécutés dans un état normal.

Lorsque la musique démarre et que, dans le fond de la scène, le DJ OGRA, placé en hauteur, devant le tapis de danse blanc, assiste avec nous au surgissement des danseurs à jardin, on sait que la pièce sera un moment marquant.

Tous ensemble, groupés, comme un seul corps, ils vont passer la pièce à se disséminer sur la scène. Les corps semblent glisser sur le sol immaculé. De Narcose, l’apesanteur persiste. Quelques contacts et portés provoquent un court moment d’ensemble. Le geste est étrange. Les jambes semblent faire du sur place, alors que les bras se jettent dans l’air, poussés à l’extrême, comme décollés du buste. On pense aux membranes des poulpes sous l’eau, aux algues flottant dans le ressac de la mer. Il y a quelque chose de surnaturel, ces gestes ne peuvent se voir finalement que dans un état de perception particulier, subséquent à une narcose, peut-être… Les danseurs, qualifiés par Hafiz Dahou de « travailleurs du corps », sont d’une maîtrise sans égal et l’ajout de Fabio Dolce et Phanuel Erdmann, tout droit sortis du Ballet de Nancy, ne changent rien à la maîtrise qu’ils ont tous d’une partition écrite, qu’ils se doivent de réaliser dans le moindre détail et dans le temps impartis…

Le plus étonnant dans cette pièce, c’est la danse de la lumière. Xavier Lazarini, créateur de ces effets signe là une partition extraordinaire qui se tient de bout en bout. D’ordinaire, on place les projecteurs pour éclairer les personnes sur scène. Là, comme pour la danse qui se déplace au gré de l’attraction des interprètes, les projecteurs ont leur propre rythme, leur propre axes et le final est totalement saisissant. Scintillement, grandes bandes passantes blanches qui font penser aux traits d’un Buren… c’est un véritable arsenal lumineux qui accompagne la spectacle.

Haythem Achour (alias OGRA), une fois encore, après Narcose, laisse éclater sa musique faite de nappes de sons qui, elles aussi, jouent leur rôle, transmettant dans la salle une dynamique et une attention étrange. Elle fascine. Elle laisse s’installer en nous un état mi éveillé – mi somnolant, entre un rêve profond laissant entrevoir des gens qui se déplacent au gré de notre imagination et une réalité qui ne laisse pas en repos.

Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou sont donc sortis de Narcose pour tomber dans une faille spacio – temporelle faite de souvenirs, celle d’une chanson qui symbolise tant pour eux, mélangé à des visions d’un monde qui se porteraient bien.

Avec Ces gens là !, on repense à Franchir la nuit, la dernière création de Rachid Ouramdane pour la Biennale de danse de Lyon, où ce ressac d’eau, ces corps immergés, livrés à eux-mêmes ne pouvaient pas ne pas nous faire penser aux migrants qui s’échouent sur les plages de l’Europe, vision qui nous vient aussi avec cette pièce à la fois optimiste et profondément inquiétante.

Loin de la chanson de Brel mais proche de son sens ; Ces gens là ! ne laisse pas indifférent. Les danseurs donnent tant d’eux, leur prise de risque est réelle. On sort éblouis d’un moment à part, réaliste, plein de suggestions sur notre temps.

Emmanuel Serafini
Envoyé spécial à la Scène nationale de Macon

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