FOCUS : LES DESSINS NARRATIFS DE BIANCA ARGIMON

«Par Anomie», exposition de Bianca Argimón, galerie Mansart (5 rue Payenne, 75003 Paris) du 17 mai au 16 juin 2019.

L’artiste pluridisciplinaire, diplômée de l’École des Beaux-Arts de Paris en 2015 et lauréate de son Prix du dessin contemporain en 2016, dont les œuvres ont été exposées au Palais de Tokyo, à La Panacée de Montpelier et à la Fondation Hermès, présente à la galerie Mansart son univers pictural mêlant politique, philosophie et humour.

Satyre et empathie, passion pour l’actualité politique et maîtrise des techniques artisanales, perfection en dessin classique et prédilection pour l’esthétique naïve – l’œuvre de l’artiste Bianca Argimón est composée d’éléments contradictoires. Franco-espagnole de 31 ans née à Bruxelles dans une famille de fonctionnaires de la Commission européenne, petite-nièce du peintre barcelonais des années 1960 Daniel Argimón, elle a fait ses études à Saint-Martins de Londres et aux Beaux-Arts de Paris sans jamais adhérer aux courants stylistiques qui y dominent. Au lieu de vidéos digitales, d’installations de matériaux pauvres ou de performances dénonçant le réchauffement climatique, la plasticienne a opté pour le tissage, la céramique et le dessin figuratif avec un discours socio-philosophique complexe crypté.

Deux parmi ses œuvres au crayon ironisent sur l’industrie de la beauté et l’absurdité d’activités bureautiques. Botox portraiture un groupe d’odalisques qui nagent dans une piscine – l’image tirée d’un manuscrit illuminé persan, dirait-on – au centre de laquelle s’érige une fontaine éjectant la liquidité homonyme. Toutes blanches, aux grimaces immobiles et regards pâles, elles rappellent les zombies de la peinture populaire mexicaine. Sur Say Cheese, plusieurs dizaines d’employés de corporation se sont lancés dans les jeux d’enfants ou convulsent dans la chorée au milieu d’un énorme espace de travail, avec ses salles de réunion, ordinateurs et machines à café. Les emojis à sourire farfelu – toujours identiques – couvrent leurs visages.

Le thème du chaos de la vie quotidienne trouve sa continuation chez Argimón dans les dessins aux couleurs de pêche et de poire, empruntant la scénographie du Jardin des délices de Jérôme Bosch (À l’Ouest d’Eden, Eden Park). Entourés de sabliers géants, dominos, pianos et voitures sur lesquelles on cultive des légumes, les habitants de ce jardin, ne prêtant aucune attention les uns aux autres, font des choses bizarres. Les humanoïdes embarquent les nains dans leur ovni. Une femme à poil – Ève? – entraine ses muscles. Un homme urine sur l’arbre. Un tyrannosaure pointe son nez au distributeur de billets. Les chiens robotiques batifolent devant leur maître – lui-même, aussi, un robot.

Étrangère à la vision idéologique et déterministe de l’Histoire, Argimón a l’audace de penser les événements problématiques du passé, telle la colonisation de l’Amérique du Sud, comme non-linéaires et ambivalents. Sur Hole in the Wall, faisant l’écho à la fameuse tapisserie narrative de Bayeux, il n’y pas d’oppresseurs ni d’oppressés, mais une multitude de micro-récits énigmatiques, anecdotiques et révélateurs. Un groupe d’Indiens est rassemblé autour d’un prêtre qui dit la messe, alors que d’autres, plumage sur la tête, tirent quelqu’un avec un arc et un kalachnikov. Une plate-forme pétrolière gaspille la terre, et le logo de Shell est sarcastiquement sous-titré «hell». Sur un wigwam, tourne l’horloge avec des fuseaux horaires du monde entier. À deux pas de lui, un Indien est agenouillé devant son confrère en compagnie d’un ouvrier européen. Un Indien solitaire se balade portant un masque sadomasochiste. Une idole païenne s’ennuie en l’absence de ses adorateurs. Un yéti, visiblement épuisé de tout ce bordel, se sauve quelque part dans le coin…

L’intérêt pour l’esthétique des miniatures médiévales, ainsi que l’abondance d’objets et personnages fantaisistes sur les œuvres d’Argimón ont la vocation de créer une distance entre l’artiste et le contexte social dans lequel elle vit et sur lequel, en effet, elle se penche. Revêtus d’habit d’autrefois, les excès de l’époque contemporaine démontrent leur vraie nature plus facilement.

Le pressentiment d’une catastrophe et l’intuition que la société telle que l’on la connaît est en train de périr marquent la sensibilité politique de Bianca Argimón. Dans 2 seconds to go, dessiné à la suite de la victoire de Donald Trump à la présidentielle aux États-Unis, les joueurs de rugby sur le stade sont dévorés par les serpents apparus hors du sol. Le stade, lui, est couvert d’affiches des médias et de transnationales américaines. Côté gauche, une tribune tombe en écrasant ses occupants. Sur l’autre, un pasteur prie sous l’écran qui dit «In God We Still Trust». Une petite figure noire plane au-dessus du champ en observant ces calamités… Loin d’une quelconque propagande partisane, ce dessin est une métaphore de la grande incertitude dans laquelle l’Amérique du Nord, frappée par de multiples crises, est plongée aujourd’hui.

L’attention d’Argimón est également attirée par les affaires du vieux monde. Imitant le drapeau de l’Union européenne, elle a brodé sur le tapis bleu un labyrinthe jaune, au cœur duquel – le vide (Welcome). Euroflot, quant à lui, est un gilet de sauvetage tout émaillé de blasons de l’UE. L’Union en train de se noyer ? Un symbole du secours, dont l’Union apporte à ceux qui en ont besoin ? Ou l’Union qui se noie en essayant d’aider aux autres ? Euroflot se permet des interprétations extrêmement ambiguës. Toutefois, l’œuvre politique la plus éloquente de Bianca Argimón, c’est Human Zoo. Représentant l’amphithéâtre d’un parlement, ce dessin parodie les portraits solennels des corps d’État à l’instar de Cicéron dénonçant Catilina de Cesare Maccari ou Session protocolaire du Conseil d’État de Ilia Répine. Les députés en plein débat y sont démasqués comme macaques, inondés par le déluge, un tourbillon s’enrageant au cœur de la salle. «Le roi est nu !», comme un garçon du conte d’Andersen, Bianca Argimón livre son jugement défavorable de la bureaucratie.

Contemplant ses petits personnages d’en haut – telle est la composition des dessins argimoniens – la plasticienne, toujours calme et aliénée, semble osciller dans son attitude envers eux entre l’ironie sarcastique et l’ironie mélancolique. Ces sentiments, imprégnant tout le travail d’Argimón, sont condensés dans la sculpture d’un poing avec le pouce, levé en signe d’approbation, qui s’avère à moitié cassé (Good Job). Comme le révèlent les dessins Locust et Figure 8, sur lesquels les joueurs de tennis se perdent dans une tempête de poussière et les cavaliers sont jetés hors de la selle par les chevaux affolés, l’être humain selon Argimón est impuissant devant l’immensité du monde et la cécité – rappelons-nous des Moires dans la mythologie grecque – du destin.

Dotée d’instinct moral fort, Bianca Argimón est allergique à toutes les espèces de la singerie. Dans l’installation céramique Materazzi, baptisée d’après le footballeur italien célèbre pour son excentricité, les athlètes sont allongés par terre en poses de souffrance, et il l’on ignore si leurs blessures sont réelles ou imitées. Or, la délicatesse avec laquelle l’artiste a forgé ces figurines – il s’agit de véritables chérubins, ou presque – témoigne de son indubitable empathie pour elles. Empathie tacite, sobre, assaisonnée d’humour et ainsi encore plus profonde… Les bateaux troués, abandonnés à la plage sur le dessin Draps Noués, eux aussi, avec quel soin et quelle précision sont-ils exécutés!

Pris dans leur totalité, la palette de couleurs claires, l’imaginaire bucolique, la manière picturale proche de celle des enfants et l’absence de scènes explicites confèrent aux œuvres d’Argimón une dimension signifiante supplémentaire. Derrière les fines citations de l’histoire de l’art, la réflexion érudite sur l’avenir de la société et la satire caustique, Bianca Argimón dissimule sa compassion et sa tendresse pour tout ce qui est sans défense, fragile et faible. Un état d’esprit aussi rare que le nombre de talents dont elle possède.

Nikita Dmitriev

Human Zoo lightfast colour pencils on paper
155 x 120 cm / 61″ x 47.2″

Eden Park diptych lightfast colour pencils on paper
115 x 75 cm / 45.3″ x 29.5″ ( x2 )

À l’Ouest d’Eden lightfast colour pencils on paper
145 x 90 cm / 57″ x 35.4
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2 seconds to go lightfast colour pencils on paper
157 x 120 cm / 61.8″ x 47.2″

Draps Noués lightfast colour pencils on paper
146 x 114 cm / 57.5″ x 44.9″

copyright the artist – courtesy Galerie Mansart Paris

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