BIENNALE DE DANSE DE VENISE : DU BEAU, DU BON, DU FORT

omma

15ème Biennale de danse de Venise – 23 juillet – 1er Août 2021.

Comme de nombreuses villes dans le monde, la Sérénissime est sortie, elle aussi, de sa léthargie post covid en menant à bien ses principales manifestations culturelles que sont les Biennales d’architecture d’abord qui transforme la ville – et notamment les différents bâtiments de l’Arsenal – en un réceptacle de maquettes géantes, de projets fous ou futuristes… Dans le même temps, ces mondes nouveaux croisent la Biennale de Théâtre avec une édition 2020 dirigée par Stefano Ricci et Giani Forte, reportée du 2 au 11 juillet 2021 et la Biennale de Danse, dirigée elle par le britannique Wayne McGregor qui s’est déroulée du 23 juillet au 1er Août et, comme nous l’a confié le curateur lui-même, il aime la danse contemporaine française et cela se voit puisque deux artistes français ont été programmés – ce qui est rare dans la Biennale ! Et surtout le Lion d’Or a été remis à l’incroyable et énergique chorégraphe béninoise Germaine Acony, bien joué !

PEPLUM

Le premier auteur à bénéficier de l’attachement de Wayne McGregor à la danse française est le chorégraphe Hervé Koubi qui poursuit son chemin à travers le monde et s’il est assez connu en Italie, il vient à Venise pour la première fois, dans le théâtre somptueux de La Malibran, gigantesque plateau, utilisé pour la musique et qui laisse bien loin derrière la fosse les danseurs de cet « Odissey » qualifié par l’auteur de « ballet blanc », c’est à dire l’archétype du ballet classique romantique du XIXème siècle et, de ce point du vue, du blanc, il y en avait !

D’ailleurs, il est presque sûr que, non content de livrer sa version du ballet blanc, Hervé Koubi a certainement vu et revu le film « Cléopâtre » de Joseph Mankiewicz et cela lui a laissé un souvenir pour cette pièce écrite pour 14 danseurs sur la musique et en présence de la world musicienne Natacha Atlas, rendue célèbre en France par son adaptation du tube yéyé de Françoise Hardy « mon amie la rose »…

Sans nul doute Hervé Koubi et son éclairagiste Lionel Buzonie ont-ils regardé de près des photos de flou artistique comme savait en faire David Hamilton qui a popularisé ce style et qui sert ici de climat à cette pièce ultra kitch comme sait les faire avec talent et précision d’horloger Hervé Koubi. Et si on peut lui reprocher ce goût – très oriental ! – pour ce style suranné, il l’assume et persiste en donnant à voir une danse hybride où se mêlent hip-hop et capoeira, danse contemporaine et dans son écriture, un hommage à la danse classique, à travers des ensembles bien composés, qui engagent quatorze danseurs virtuoses, tous très précis, professionnels qu’il a formés et qui atteignent maintenant une parfaite maîtrise de ce qu’Hervé Koubi voulait donner à voir. Ils rattrapent les corps en l’air tout juste lancés, ils reforment des lignes, se lancent dans la bataille de ce grand plateau sans jamais se départir de leur qualité. Une belle énergie d’ensemble, augmentée pour l’occasion deux femmes – ce qui est une nouveauté pour cette compagnie majoritairement masculine – et surtout, le clou du spectacle, la participation de la chanteuse et musicienne égypto-libanaise Natacha Atlas et de son groupe qui sont sur scène et interprètent des mélodies orientales aux vocalises très new âge, un peu trop parfois, ce qui oblige le chorégraphe à gérer autrement le temps, à ralentir sa danse au prix parfois d’un petit passage à vide qu’il rattrape dès que la diva a tourné le dos en écrivant un moment rythmé tout à fait épatant, véritable signature du chorégraphe. Dans cet ensemble de voiles au vent qui font des va-et-viens suspendus et repris dans les cintres, les danseurs tentent un rapprochement, une séquence imaginée par le chorégraphe et ses danseurs pour rendre hommage à Ulysse, cet infatigable voyageur… Les costumes, d’inspiration néo-grecques (on pense aux culotes bouffantes des soldats grecs qui montent la garde devant le palais présidentiel à Athènes !), permettent aux danseurs de réaliser des figures, maintenant topic de la compagnie, comme cette toupie sur la tête qui, avec la robe, donne un rendu visuel assez beau… On regrette que Natacha Atlas ne s’intègre pas plus à la danse. Elle semble juxtaposée à cette pièce avec sa musique suave. Le duo proposé d’ailleurs par Hervé Koubi entre la danseuse et Natacha Atlas laisse entrevoir moult possibilités… Dans une salle aux visages masqués, remplie un siège sur deux, c’est un accueil triomphal qui attend la troupe impressionnante aux saluts, un spectacle qui rassemble, sans prétention, un large public conquis, évidemment…

BEAU TRAVAIL

On est heureux de trouver, en lieu et place de Xie Xin et Yin Fang, retenus dans leur pays pour cause sanitaire, le chorégraphe Josef Nadj qui, selon ses dires, a retrouvé avec « Omma », une pièce pour huit danseurs « d’Afrique noire » le goût de revenir à la danse et c’est heureux…

Cette nouvelle création de Josef Nadj, en fait on l’a déjà vue tout au long de son travail et elle est de ce point de vu tout à fait commune avec toutes ces autres pièces, dans sa composition comme dans son rythme, dans sa force comme dans sa sagesse. Le chorégraphe, maître de son art, redonne à ses danseurs la folie des premiers jours du théâtre Jel, sa compagnie qui s’inspirait de démarches comme celle de Tadeus Kantor ce qui était déjà un signe de qualité et d’intelligence. Josej Nadj dirige ses danseurs et les laisse faire. Ils sont libres et doivent juste s’acquitter de certains gestes, de certaines figures dont quelques-unes nous sont connues et il n’y a pas que les complets vestons noirs qui ont le goût de déjà vu, il y a tout un climat qui nous replonge dans un travail d’observation que le chorégraphe mène depuis 1987 avec « Canard Pékinois » et qu’il a lui-même traversé dans son solo avec le plasticien Miguel Barcelo. On ne peut se sortir de la tête aussi la chorégraphie imaginée par son compère du studio DM, Bernado Montet pour le film Beau travail de Claire Denis. Cette danse engagée allant jusqu’au Butô avec ses yeux révulsés dans un duo touchant où la tape danse réalisée par l’un d’entre eux, rappelle aussi les sources africaines de ce courant Hip-Hop qui pointe un peu son nez dans des figures et des attitudes des danseurs à travers leur présence et ces cris tribaux qui rythment la pièce qui sera, comme il fallait s’y attendre, saluée par le public de la Biennale, trop contents de pouvoir vérifier par eux-mêmes la forme retrouvée de ce chorégraphe, sorte de montre sacré, qui renoue pour notre plus grand plaisir avec le désir de (re)-faire des spectacles.

LA HAINE

La Biennale de danse se prépare à finir en beauté avec « Room with a view » du Ballet National de Marseille avec la participation du DJ Rone (cf notre article 1), mais c’est avec une nouvelle coqueluche de la danse contemporaine que Wayne McGregor donne un aperçu de ce que sera sa programmation à la fois éclectique ni trop expérimentale ni trop populaire et Oona Doherty avec « Hard to be soft – A Belfast prayeur » donne le ton d’une pièce sauvage et très contemporaine où un trio tout ce qu’il y a de cliché : sweat à capuche, pantalon baguy’s regarde sans bouger un encensoir doré s’enfumer au sol. Tout est dit… Après cette mise en bouche, dans une scénographie faite de rainures de métal qui rappellent quelques pièces de Vasarely, Oona Doherty s’empare de la scène, elle joue autant qu’elle danse. Elle prend la pause, mime le jet de pierres, opère une flexion du torse avec un brin de formalisme dans le pied bien tendu, formation classique, sans doute ! La pièce laisse libre court à des incursions comme ces huit danseuses sortes de caricatures des chorégraphies pour la TV ou ces deux hommes obèses qui se livrent à une marche vers un corps à corps. Saisissant. L’ensemble se laisse voir sans complètement convaincre, mais la chorégraphe a du potentiel, c’est intelligent de la faire découvrir dès maintenant au public italien qui lui fait bon accueil.

Une incursion dans la Biennale qui promet, si la pandémie permet au nouveau directeur de faire son programme tel qu’il l’imagine et non tel que lui impose le covid. Espérons, mais c’est déjà un grand plaisir de traverser ce petit bout de son monde.

Emmanuel Serafini,
Envoyé spécial à Venise.

Image: Josef Nadj « Omma » – Photo DR

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