« DOUBLE MURDER », UNE DECHARGE D’ENERGIE FASCINANTE

double

« Double Murder » – Hofesh Shechter – Théâtre du Châtelet, Paris – du 5 au 15 octobre 2021

Parmi les plaisirs de cette rentrée théâtrale, il y a celui de retrouver le chorégraphe israélien Hofesh Shechter au Théâtre du Châtelet avec deux pièces miroirs : « Clowns », créée en 2016 d’une violence spectaculaire, et « The Fix », nouvellement créée, centrée sur « la fragilité, la douceur et la compassion ». Si « Clowns » est toujours aussi sidérante et puissante, « The Fix « est une vraie surprise, sans doute marquée par la pandémie. Hofesh Shechter confirme son talent unique et singulier. Percussionniste de génie, il signe la musique et s’assure ainsi d’une symbiose totale entre gestes et partition.

En cadeau après une année et demie de pause forcée, un prélude est offert au public parisien sous la forme d’un French cancan dansé avec une énergie folle. La salle est bien chauffée.

Arrive la première partie, « Clowns ». Dans une demi-pénombre apparaissent les dix danseurs. Leurs costumes blancs dépareillés mélangent les genres, certains portent une grande fraise autour du cou. Les interrogations ne font que commencer. Qui sont-ils et que veulent-ils vraiment ? Sur une musique extrêmement rythmée, ils alternent les figures de style : la danse folklorique se fait tribale avant de terminer en exécution sommaire, puis le cycle recommence avec d’infinies variations de configuration. Ces révolutionnaires se tuent les uns les autres, renaissent de leurs cendres, se réjouissent, entrent en transe guerrière et recommencent à s’exterminer. Aucune répétition littérale, l’effet de surprise est permanent. La pièce a son langage, des gestes répétés avec une énergie folle. La ligne de front avance vers le public avec qu’elle ne soit éliminée pour faire place à une autre. Le rythme de la musique est régulier, les gestes sont posés très précisément avec un léger décalage exigeant pour les danseurs. Les visages sont tous différents et expressifs, le jeu presque rieur succède à la froideur du tueur, difficile de lire les intentions… La musique oscille elle aussi, avec des séquences en sourdine, qui sont ensuite reprises plus fort. Hofesh Shechter et ses danseurs jouent avec le public, et nous interrogent sur la banalisation de la violence au quotidien. L’énergie qu’ils dégagent est époustouflante.

Après ce bain de violence, « the Fix » convoque un autre univers à sept danseurs en tenue de ville. La musique est plus douce, moins rythmée, flottante. « The Fix » est centré sur le groupe et ses interactions : retrouvailles, embrassades, liens entre les uns et les autres. Une séquence de méditation sur scène s’invite aussi, laissant les sept danseurs immobiles un moment. Le cycle de la vie est suggéré, tout est dans le lien à l’autre et au groupe. Certains gestes sont toutefois inspirés de la pièce précédente, mais avec une toute autre énergie et attention, une douceur qui les transforme. La chorégraphie est plus « facile » et moins marquante. Reste un geste inoubliable à la fin, après cette période de pandémie où le contact tactile a été proscrit : les sept danseurs revêtissent leur masque, se lavent les mains avec du gel hydroalcoolique et s’avancent dans la salle. Ils vont prendre des spectateurs dans leurs bras et leur donner un vrai « hug » anglo-saxon, marque de tendresse et de lien. Ce soir-là, des paires de bras ont émergé du public aux étages aussi, quémandant leur part d’humanité. Ce geste là dit tout de l’époque et de l’épreuve traversée avec la pandémie.

Le travail d’Hofesh Shechter est radical et divise : certains ont détesté la violence de la première partie et apprécié la douceur de la deuxième, d’autres ont été fasciné par « Clowns » et n’ont pas accroché à « The Fix ». Les deux créations expriment quoiqu’il en soit des sentiments forts, avec des danseurs qui usent de leur propre sensibilité. On ne leur demande pas de se fondre dans un ensemble mais bien d’interpréter ce qui se joue dans l’instant. Une œuvre fascinante à découvrir.

Emmanuelle Picard

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