FESTIVAL DE DANSE DE CANNES 2021 : ECLECTISME ET EXCELLENCE

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Festival de danse de Cannes – Côte d’Azur – du 27/11 au 12/12/2021

En deux jours de programmation, la ligne artistique de Brigitte Lefèvre, l’encore directrice pour quelques jours de cette manifestation chorégraphique, est lisible : éclectisme et excellence…

Éclectisme, car elle s’est donnée pour mission de faire découvrir toutes les danses, sans barrière ni restriction, ce qui, pour l’ancienne directrice de la danse de l’Opéra de Paris, temple du classicisme, est à saluer…

Excellence car elle sait apporter au public cannois – et de toute la côte d’Azur – une exigence dont le public n’est pas dupe ! Non contente d’avoir élargi au-delà de Cannes ce festival, elle a proposé une durée plus longue et ce qui est notable. Le public est au rendez-vous avec un croisement des générations qui fait plaisir à voir. Gageons que son successeur, Didier Deschamps qui a dirigé le Théâtre National de la Danse à Paris poursuive dans cette voie.

Brigitte Lefèvre a donc eu le souci de proposer des créations mondiales pour cette dernière édition – on n’attrape pas les mouches professionnelles et journalistiques avec du vinaigre de reprise ! – c’est ainsi que nous avons assisté à la première à la Scène Nationale de Grasse de la nouvelle création de Système Castafiore, « Kantus ».

Ce qui frappe dans cette pièce, c’est l’absolue beauté de la musique composée par Karl Biscuit. Elle prend pour la première fois une place prépondérante dans les pièces qu’il a inventé avec sa comparse Marcia Barcellos. Les chants que portent les quatre chanteurs : Lise Viricel, Lina Lopez, Théophile Alexandre, Martin Mey et Simon Millan posent un univers ou parfois des échos d’Arvo Part emportent loin de notre terre nourricière… ce qui laisse une part congrue à la danse qui manque un peu de place, un peu d’espace pour s’imposer face à cet opéra somptueux imaginé par Karl Biscuit. Néanmoins, toujours autant de féérie dans cette pièce, l’araignée, déjà découverte dans une autre chorégraphie, subjugue toujours autant. Les costumes et têtes à cornes font leur effet… Les géantes à robe de strass prennent la lumière. Marcia Barcellos a aussi bien réglé des danses pour les chanteurs qui sont engagés dans un travail physique duquel ils s’acquittent bien… Les danseurs pourraient davantage prendre l’espace, mais sans doute la recherche d’un bon équilibre entre ces experts et les chanteurs est-il la cause d’une écriture plus ténue mais harmonieuse.

Le spectacle suivant faisait se succéder deux pièces de Pierre Pontvianne, une création, le trio « Kernel », et une reprise qui figure déjà dans le panthéon des classiques du genre : « Janet on the roof ».

Pour le premier spectacle, Pierre Pontvianne a chargé trois danseurs : Jazz Barbé, Léna Pinon-Lang et Clément Olivier d’enchevêtrer leurs mains et leurs bustes dans un surplace éclairé d’or et d’argent. Tantôt visibles, tantôt soupçonnés, le trio – deux garçons, une fille – s’épuisent dans des gestes de pure sculpture des corps… Une écriture fermée, qui laisse le spectateur un peu en dehors, mais où l’on peut apprécier la qualité du mouvement, le besoin de laisser place à un espace mental que cette musique de sonnerie de bateau distordue accompagne comme un véritable ami, rythmant une pièce qui semble ne jamais devoir s’arrêter… il faudra un flash stroboscopique pour nous sortir nous aussi de notre torpeur…

Après un court entracte, Marthe Krummenacher arrive dans un ensemble bleu Klein et commence avec « Janet on the roof » une danse animale qui attire l’œil. Elle est d’une force , d’une grâce qui s’impose et se déploie tout au long de cette courte pièce… Alors que l’espace se resserre, elle multiplie les prouesses physiques. La bande son est un modèle du genre. Le bruit métallique des cartouches qui tombent sur le sol, associées à un changement de lumières qui ouvre à chaque fois un espace nouveau permet de ne pas suffoquer complètement.

Éclectisme et ouverture disions-nous en commençant ce compte rendu ; et qui aurait pu croire que l’ancienne danseuse classique que fut Brigitte Lefèvre présenterait S/T/R/A/T/E/S (1) de l’irremplaçable Bintou Dembélé ? Déjà ovni dans sa propre famille de danse le Hip hop, souvent accaparé par des hommes, mais toute auréolée de sa prouesse chorégraphique dans l’Opéra de Rameau « Les Indes Galantes », mis en scène par jeune et talentueux Clément Cogitore et qui a triomphé à l’Opéra Bastille de Paris (2) Bintou Dembélée était à Cannes !

Sur un sol où sont tracés deux cercles, les quatre artistes s’apprêtent à rentrer dans l’arène. Au fur et à mesure, on va découvrir la voix de la chanteuse Kim Dee qui fait ses débuts dans cette reprise présentée au Festival OFF d’Avignon en 2015. Les sons stridents de Charles Amblard affirment sa présence si particulière. Bitou Dembélé, au meilleur de sa forme, engagée, vient narrer son quotidien et laisse éclater sa colère dans un Krump majestueux qui la place seule face au monde des Hommes. Les voix et la musique de ses alliés la raccroche à la scène, mais on sent qu’il se faudrait d’un cheveu pour qu’elle s’échappe de ce monde… Meech, lui aussi repéré dans « Les Indes Galantes », et qui reprend ici la place de la krumpeuse Nach, s’impose par une danse particulièrement précise, ciselée, émouvante. Il vient taper du pied pour nous inciter à réagir. Le plateau sonorisé répand son souffle est ses gestes. Les bruits de son bracelet rouge sont autant de sons des chaines qu’il lui aura fallu briser, témoins de tant de choses qui l’ont marqué et qui donnent à sa danse ampleur et force. Charles Amblard accompagne son solo comme le lait sur le feu, aux aguets, prêt à bondir pour le sauver… et si S/T/R/A/T/E/S souffre un peu d’une écriture morcelée, elle témoigne du grand changement qu’a opéré depuis 2015 Bintou Dembélé et dont ce rondeau des « Indes Galantes » laissera longtemps nos mémoires animées.

Ainsi donc va la danse dans le sud de la France, ouverte et diverse, le public le sait et suit ce festival qui apporte un point de vue sur le monde ouvert et généreux.

Emmanuel Serafini,
Envoyé spécial à Cannes

(1) cf. notre critique https://lebruitduoff.com/2016/07/12/au-golovine-bintou-dembele-strates-la-rage/

(2) cf. note critique – https://inferno-magazine.com/2019/10/14/les-indes-galantes-de-clement-cogitore-vole-papillon-inconstant/

Système Castafiore « Kantus » – Photo copyright Karl Biscuit

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