VICTOR OU LES ENFANTS AU POUVOIR / EMMANUEL DEMARCY / THEATRE DE LA VILLE
« Ce drame tantôt lyrique, tantôt onirique, tantôt direct est dirigé contre la famille bourgeoise, avec comme discriminants : l’adultère, l’inceste, la scatologie, la colère, la poésie surréaliste, le patriotisme, la folie, la honte et la mort. » Roger Vitrac au sujet de sa pièce.
« Victor ou les enfants au pouvoir » est portée à la scène par Monsieur le directeur du Théâtre de la Ville, Emmanuel Demarcy-Mota, qui trouve les moyens de remettre sur les planches une œuvre qui fût une petite révolution en son temps. Roger Vitrac, l’auteur de cette pièce, suit à l’époque Antonin Artaud sur le chemin du théâtre de l’absurde. Le « suicidé » mettra en scène la pièce de Roger Vitrac pour la première fois au Théâtre des Champs Elysées en 1928. Après avoir pris leurs distances avec André Breton et les surréalistes, ces deux-là fondent le Théâtre Alfred Jarry qui bouillonnera bientôt de ce théâtre de la cruauté vers lequel Artaud tend. Vitrac est assurément plus sage. Avec « Victor », il sauve le cadre de la comédie de boulevard et ne laisse entrer le surréalisme que par séquences, même si sa démarche d’appliquer les codes du mouvement dada au théâtre conventionnel témoigne d’un profond militantisme.
C’est ainsi que Demarcy-Mota maintient ces personnages dans un état borderline, conservant cette tension écrite. Vitrac possède ce talent de dramaturge qui amène ses protagonistes à mûrir au fil de la pièce et à s’inspirer de l’actualité brûlante. Observant l’homme comme son principal ennemi et son propre démon, c’est avec ce double, cet autre, que chacun compose son humanité. Partant du postulat qu’il a « la vie bonne », Victor, pour son anniversaire prend le pouvoir et va au bout de son expérience. Il se baigne allègrement dans la mare aux délices avant de dénouer les langues serpentines de ceux qui se sont réunis pour le célébrer. Certains d’entre eux s’en donnent plus volontiers que d’autres à cœur joie. Les variations de style de Vitrac exigent une adhésion physique de l’acteur à son personnage. Elodie Bouchez sera le seul bémol de ce riche casting, qui est, de façon dommageable, en surplus de bonne volonté, au détriment d’une immersion dans le texte en jeu. Serge Maggiani, magistral lui, étend les possibles de ses cordes vocales avec bonhomie. Il incarne ce parfait père tyran, à la fois indécent, grossier et attendrissant. Et quand il brise finalement le vase héritier de la fortune et des convenances, on démasque certains visages, avant qu’ils ne se masquent eux-même lors d’un joli passage de commedia dell’arte.
Vitrac fait dialoguer dans ce texte emprunt de rêve et de réalité, de souvenirs et de projections, une famille secouée par les élans individuels de ses membres, les désirs des uns et les besoins des autres. Alors que les découvertes sur l’inconscient intéressent de plus en plus de monde au cours de ces années-là, il n’en reste pas moins l’abondance de croyances dans les chaumières. Vitrac va jusqu’à inclure cette Providence dans son histoire. Il convertit cette image divine en figure grotesque pour offrir un concert potache et joyeusement puéril d’Ida Mortemart, la fée « péteuse ». Elle qui pénétrait l’espace du crime en exploratrice, repart comme une fleur après s’être offerte à l’enfant. Cadeau postiche qu’elle lui donne généreusement, comme le passage au monde adulte, quand l’expérience sexuelle s’accomplit. Un moment d’une tendresse folle. La famille modèle bourgeoise, couveuse de semblants, de tabous et de méprises, subit la tornade du « terriblement intelligent » Victor. En culotte courte et chemise d’homme, le garçonnet prend les traits du visage angélique de Thomas Durand qui l’accueille à bras ouvert. Alors qu’Anne Kampf ne fait déjà plus qu’une avec Esther, la voisine de Victor, sa copine, et plus encore.
Taillée dans de grands blocs, l’espace s’architecture en une double habitation, l’une dans l’autre, avec cloisons amovibles et fenêtres ouvertes pour laisser libres les entrées et sorties des fantômes…. Au-dessus, trône cette immense racine d’arbre suspendue, comme un lustre menaçant ; bouquet d’angoisse qui enveloppe lentement le décor de toutes ses ramifications. Plus bas, devant nous, il y a un bassin d’eau sur le sol jonché de feuilles automnales. C’est le bassin de Pandore, la mare de l’adultère et de tous ces non-dits qui remontent à la surface. La scénographie est pensée dans cet agencement de boîte dans la boîte, comme ce théâtre dans le théâtre. L’auteur pratique la mise en abîme ouvertement lorsqu’au milieu du texte, le général « so cool » de Philippe Demarle s’interrompt. Celui-ci s’étonne lui-même de l’incongruité dans laquelle il est pris et poursuit par un : « après tout l’auteur dramatique écrit ce qu’il veut ! » Une marque de fabrique des acteurs du surréalisme qui oeuvrent dans ce monde d’après-guerre en cherchant à ouvrir les espaces, élargir les regards en même temps que les esprits.
« Victor ou les enfants au pouvoir » fait partie de ces chefs-d’œuvre qui figent une époque et concentrent en substance tous les enjeux et remises en question de celle-ci. Victor ou Vitrac (à une lettre près le personnage portait le nom de son créateur), envisageait dès le début de mettre un coup de pied dans ce nid d’abeilles. Vitrac re-visite avec lui l’enfance, celle du début du siècle, la sienne probablement, pour en faire jaillir des données à la fois temporelles et culturelles. Cet enfant qui grandit trop vite, que l’on dit précoce parce qu’il voit, entend, sent, surprend ces adultes dans leurs vices. Et tant pis si l’on décroche parfois notre attention de la parole pour piocher ici et là sur le plateau ce que l’on trouve à se mettre sous la dent. L’acte de ce théâtre n’a plus rien de révolutionnaire ni d’actuel mais il demeure un puissant témoignage culturel.
Audrey Chazelle
« Victor ou les enfants au pouvoir » de Roger Vitrac, mis en en scène par Emmanuel Demarcy-Mota, Théâtre de la Ville, du 6 au 24 Mars 2012.
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