EXPLICIT, MONTPELLIER : (NOU), AUTOPORN BOX, MACHO DANCER
Retour sur EXPLICIT, CDN Humain Trop Humain, Montpellier.
Le Festival Explicit, présenté au CDN Humain trop humain (direction Rodrigo Garica) a convoqué pendant trois jours à Montpellier une foultitude des formes pour traiter des représentations explicitement sexuelles dans les arts du spectacle. Entretiens, lectures, performances, spectacles, films etc. Pour être en accord avec ces différentes facettes, on rendra compte de ces trois jours de trois façons différentes : un entretien avec Matthieu Hocquemiller, le co-penseur de cette manifestation avec Marianne Chargois; une tribune sur le glissement de l’imagerie pornographique masculine gay en ce début de XXIe siècle, et enfin un retour critique des trois spectacles présentés :
(Nou)
En une heure et plusieurs tableaux indépendants, (Nou) dessine un imagier des pratiques sexuelles d’aujourd’hui. C’est peut-être le seul reproche que l’on pourra faire à la compagnie : en une heure et avec ces moyens de production, le spectacle ne peut être exhaustif et ce n’est pas son propos. On aurait aimé en avoir plus, des images, des possibilités, des variantes. Beaucoup plus même tant le processus de création, la beauté et l’intelligence de la réalisation sont fortes et touchantes. Le mal est un peu altéré quand le spectacle s’insère, comme c’est le cas ici, dans une série de propositions artistiques.
C’est la qualité principale de ce spectacle : être aussi bien pensé qu’esthétique. Que l’on s’attache au signifiant comme au signifié, on en a pour son argent. La pièce se construit comme une alternance de scènes qui allient les pratiques sexuelles et la lumière. Comment la sexualité illumine notre vie. Certaines scènes utilisent la lumière d’accessoires extérieurs (lampes insérées dans les orifices, sextoys lumineux), d’autres utilisent une caméra thermique pour révéler la chaleur intérieure des corps. Cette alternance de chaud-froid, d’interne-externe, de noir-lumière présente au spectateur une lutte constante entre éros et thanatos qui, surtout lorsqu’ils se mêlent, créent des images fortes. Lumière, on voit des corps enchevêtrés dans une scène d’échangisme. Noir, la caméra thermique montre une seule forme, comme une photographie du col de l’utérus.
Dans une des scènes, les danseurs arrivent grimés de postiches sexuels et s’échangent leurs attributs (faux seins, faux sexes masculins et féminins). Ils peuvent les placer aux « bons endroits» comme sur d’autres zones érogènes. Ces attributs (ce qui fonde la tribu) sont interchangeables, nous sommes devenus des individus seuls et uniques en ce début de XXIe siècle*. Plus de caste, de famille, de pratique normée donc plus de corps normatif. Les hommes ont des seins, les femmes des queues dans le dos, les zones érogènes principales sont dans le creux des genoux ou sous l’aisselle… Au règne du sociétal normé, Hocquemiller propose l’individu collégial. Car, peu de scènes solitaires, la sexualité est vue d’abord et avant tout comme un rapport d’imbrication et de conversation avec l’autre.
Là où le spectacle peut déplaire, c’est qu’il est novarinien : « Bouche, anus, sphincter. Muscles ronds fermant not’tube* ». La parole passe aussi bien par la bouche que par l’anus ou la vulve. L’échelle des valeurs entre les matières propres et impropres est rompu, le sens passe par tous les orifices. De là à penser que remplir la tête n’a pas de valeur supérieure aux autres organes… Reprise de la pensée de Novarina mais aussi de Carole Schneemann qui, sur plusieurs performances, éjecte parole, lumières et son de son vagin. (Nou) s’inscrit dans une continuité, dans une histoire de la performance spectacularisée qui commence peut-être avec Martha Rosler et passe par Pâquerette de François Chaignaud.
Même si certaines scènes ne touchent pas, ne nous parlent pas, ne nous sont pas reçues, on ne doute pas qu’elles sont nourries d’une histoire, d’une culture et d’une réflexion qui évite toute gratuité, opportunisme ou exhibition. De même, la générosité avec laquelle les danseurs-performers mettent leur corps au service de l’œuvre est très touchante, troublante et fascinante. Cette générosité, quand elle est retournée face à nous, interpelle et nous ramène à notre propre rapport au corps, à nos propres pratiques sexuelles : que sommes-nous prêts à voir, à supporter, à apprécier ? Le refus d’un caractère excitatoire des scènes donne au spectacle un côté froid, distant qui pourrait faire croire qu’on présente ici une sexualité hygiéniste, d’hôpital. Mais on préfèrera croire le spectacle comme hospitalier, généreux car tout passe par le plaisir des artistes d’être et de faire spectacle. Les regards jetés au public, les sourires et gestes tendres, malgré leurs fugacités, nous montrent une sexualité exaltée et joyeuse même si on passe le balais juste après.
La pièce montre aussi, très étonnamment, que le représentation des sexualités post-Youporn a terriblement évolué en quelques années. Une pièce comme (Nou) aurait-elle pu voir le jour dans l’institution il y a vingt ans ? Les seules scènes qui ont pu, ce soir-là, provoquer des réactions négatives sonores (des oh et des ah) sont des scènes de sécrétions : un échange de salive très baveux et une scène de trip urologique. On n’ose pas imaginer ce qu’aurait provoqué une scène d’éjaculation ou de jeu avec des sécrétions anales. La norme sexuelle bouge, mais reste une histoire de pénétration, de rentrée et non de sortie. La mécanique des fluides repassera plus tard.
Auto-porn Box
Les auto porn box résultent du spectacle (Nou). Chacun des cinq interprètes et le metteur en scène proposent un petit opus performatif autour de son rapport aux pratiques sexuelles (de la masturbation au fétichisme, du SM aux jeux de miroirs…) ou au statut social (célibat, transgenre, travailleur du sexe etc.). Chacun dispose donc d’un petit temps, d’1 min30 à 20 min pour présenter son humanité sous l’angle, la facette du sexe.
« les Auto-Porn Box disent ce que (Nou) ne dit pas. C’est un regard beaucoup plus documentaire, quelque chose de beaucoup plus encré de le réel, dans l’autoportrait. Il y a une inversion : c’est moi qui me suit mis au service de leur histoire. Chaque Auto-Porn Box est différente dans sa durée, dans son histoire. Ca a été une co-création, même parfois sur des univers qui ne sont pas forcement mon esthétique, ce qui m’a demande un déplacement. Chaque Auto-Porn Box est vraiment sincère. C’est quelque chose de l’autoportrait. Certains sont partis de qui ils étaient et d’autres ont vraiment pris l’aspect document. C’est devenu un véritable projet de création et j’en suis vraiment content, alors qu’au départ c’était une performance. En plus l’autoportrait permet aussi de traiter de sujets complexes sans être ni dogmatique ni donneur de leçon. On part d’un angle, d’une personne qui, par la sexualité veut se présenter et on aborde avec sincérité des sujets comme le travail du sexe. »
À travers un parcours déambulatoire, de box en box, le public se retrouve face à six formes bien distinctes, plus ou moins intimes, qui nous ramènent à notre propre rapport au sexe. Entre rejet (insertion d’un sonde dans l’urètre) et adhésion (danser un slow), les réactions du public sont assez semblables et fortes, autant que les propositions. Les propositions plus représentatives que documentaires, se fondant sur un enjeu esthétique fort, développent certainement plus de qualités car elles disent autant sur la condition humaine mais offrent plus d’accroches à l’imaginaire.
Même si le projet est une sorte de cadeau kinder lié au chocolat (Nou), même s’il part de l’autobiographique intime, même s’il traite majoritairement de niches sexuelles qui ne sont pas coutumières de beaucoup (avoir recours aux escorts, devenir dominateur, changer de sexe…) la pièce répond bien à l’injonction de M.Torga : « l’universel, c’est le local moins les murs ». La Cie À contre poil du sens fait tomber le mur des conventions sexuelles, joue avec celui (le 4ème certainement) de la représentation pour atteindre à l’universel de ces poids contradictoires qui nous guident et nous tiraillent : de l’un à l’autre, de l’alter à l’égo. Tout ça pour l’Autre, tout ça pour moi.
Macho Dancer
Eisa Jocson reprend les danses masculines des machodancings des philippines. Ces danses excitatoires, faites majoritairement pour un public blanc libidineux prend ici toute une gamme couleurs très variées : une femme interprète une danse d’hommes qui ont pris la place des femmes sur les podiums. Eisa Jocson maîtrise à la perfection les codes, les gestes, les formes de façons troublantes : elle reste très féminine et se transforme complètement en homme. Elle nous renvoie aussi à notre condition de blancs en position voyeuriste, mais n’en joue que très peu. Passé la mise en place et l’effet de trouble, le spectacle stagne et n’ouvre pas sur autre chose. On n’est finalement peu dérangé, on n’a pas d’autre élément d’interprétation ou d’enjeu qui ouvrirait le spectacle sur un univers politique ou poétique. Il n’en reste pas moins que ce spectacle court fait découvrir une grande interprète qu’on espère revoir sur d’autres projets.
Bruno Paternot
* Comme nous le précise Michel Serres dans son ouvrage Petite Poucette
* Lettre aux acteurs, P.O.L.
Visuels : 1-(Nou), Matthieu Hocquemiller, Cie A Contre-poil du sens / photos © Alexis Lautier /
2- mauvais genre d’Alain Buffard. Matthieu Hoquemiller a dansé la dernière version du spectacle et s’inscrit dans la lignée de ce chorégraphe visuel et politique.



























