FESTIVAL D’AVIGNON. « WAYQEYCUNA », UN MONDE A SOI QUAND IL EST PRIS PAR LES AUTRES

78e FESTIVAL D’AVIGNON. « Wayqeycuna »- Tiziano Cruz – Lycée Mistral – jusqu’au 14 juillet.

L’artiste annonce son projet frontalement, et dès les premières notes : faire le deuil de sa sœur et trouver une forme de paix dans le monde, d’endroit de conciliation. Pour réaliser cette mission impossible, plusieurs outils sont sortis : c’est tout d’abord un travail de sape de certains codes théâtraux européens qui est réalisé. Le plateau qu’il habite est totalement nu à l’exception de trois draps blancs accrochés, très simplement, sans grand artifice. La lumière paraît assez peu travaillée, aucune découpe, juste des douches, à l’antipode de ce qu’on pourrait attendre d’un spectacle du IN. Les sons se répètent, sobrement, passant de bruits de cloches à des sons plutôt liquides. La simplicité sera le credo de Tiziano Cruz sans qu’il ne s’y enferme non plus comme on pourrait le vouloir d’un artiste précaire. La simplicité est ici un choix résolu.

Tiziano Cruz vient ensuite interroger notre présence à son spectacle, programmé dans le festival IN d’Avignon : “vous êtes venu-es voir l’indigène en vogue” remarque t-il plein d’ironie. Il n’aura de cesse de jouer avec nos attentes et notre regard européo-centré, se présentant dans un premier temps dans un costume traditionnel avant d’emprunter des couleurs plus neutres, comme s’il cherchait différentes peaux, trouvant son contour dans cette alternance même. L’artiste est tordu sans contorsions entre l’ici et l’ailleurs, entre le passé et le présent, tordu oui mais ça ne fait pas mal.

La forme artistique prend un nouveau tournant lorsque les images de son retour en Argentine, plusieurs années après son départ, sont projetées sur les trois grands draps blancs, qui ont été levés petit à petit, en guise de drapeaux blancs ou de voiles de bateau. On y découvre les rituels de la communauté, les paysages immenses qui les entourent, des troupeaux de moutons ainsi que les visages des membres de sa famille qui ont été déjà brièvement présentés au début du spectacle : “les dents de mon père ont pourri avec le temps mais il a continué à sourire […] ma soeur est morte sans dents.” 

Tiziano Cruz ne parvient pas à faire le deuil de sa sœur décédée faute de soins hospitaliers appropriés. La politique est souvent un loisir, un luxe, une parade pour les Occidentaux alors que pour lui et son peuple, elle est “une question de vie ou de mort.” Les sourires des pauvres n’ont pas de dents, c’est de l’ordre du détail mais ça dit beaucoup. Alors l’artiste raconte, à force de métaphores, d’images, de pains transformés en animaux et de confettis, comment sa soeur fut déchiquetée par les loups du système, au même titre que la terre se fait ouvrir en deux.

Et soudain on retrouve le récit aux airs mythologiques qui venait ouvrir la pièce, sous la voix d’un enfant. Cette voix d’enfant, qui tâtonne d’abord, revient dans la bouche de l’artiste : il a grandi et c’est désormais lui qui peut se charger de transmettre les mythes de son peuple, du lieu qu’il a quitté sans jamais s’en défaire. Le deuil est impossible, le souvenir ne peut être rompu, mais les choses par la parole qui se concrétise peuvent se dire et se poursuivre. C’est un peu cliché de dire que sa sœur continue de vivre à travers son art et pourtant il y a un peu de ce phénomène étrange et cliché qui se produit. Au final, le spectacle laisse un sentiment très doux d’apaisement et d’ouverture. En coupant court assez rapidement et habilement aux applaudissements du public, créant par ce moyen une sorte de nouvel espace communautaire, Tiziano Cruz nous fait le cadeau de pains confectionnés selon les traditions de sa communauté. Oublier ne sert pas quand on peut se souvenir.

Célia Jaillet

Photo C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

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