RAYMOND CARVER, UNE LOUPIOTE DANS LA NUIT AMERICAINE

TOUTES LES PETITES CHOSES QUE J’AI PU VOIR (ÊTRE ENSEMBLE ET SI SEULS À LA FOIS) – D’après les nouvelles de Raymond Carver – Mise en scène et adaptation Olivia Corsini – Théâtre du Rond-Point Paris jusqu’au 17 janvier 2026.
Dans le noir salle du début la voix de Raymond Carver. Émouvante. Presque neutre. Et juste la traduction en bandeau noir et blanc. Le rêve américain. La richesse et la gloire. Le rêve et la réalité. Carver oublié du rêve américain des Pères Fondateurs. Carver le fils d’ouvrier. Carver laborieux. Carver des petites gens. Carver l’alcoolique repenti. Alors tous ces efforts. Rien. Et « finir à terre ».
Carver grand parmi les grands de la littérature américaine écrit ce rien. Ce presque rien. Et parce qu’il faut bien vivre le quotidien parfois terrible banal et dévorant il écrira essentiellement nouvelles et poésie. Une écriture serrée. Concise. D’une apparente simplicité. À cinquante ans, le 2 août 1988 il sera mort. Reconnu et publié aujourd’hui dans plus de trente pays.
Mort sera le dernier mot du spectacle. Après le dernier carnaval de la vie. Quand les dernières bougies auront été soufflées. Après les cowboys de pacotille, Batman égaré et l’homme au masque de cheval.
Carver écrit la vie. Celle de ces modestes laborieux sur le fil. Toujours. À la limite de. Ce presque rien qu’il faut préserver pour ne pas foncer droit dans le mur. Ne pas virer fou. Ne pas sombrer dans un néant éminemment possible. Le rêve américain toujours à portée de désillusion. Être « au bout du rouleau » quand les mots de tous les jours ne suffisent plus à se dire.
Les mots de Carver en noir et blanc sur le petit écran. Noir et blanc comme cette forêt profonde en toile de fond. Juste baignée d’un peu de lumière crue. Inquiétante intime et presque hospitalière à la fois. Peut-être un refuge. Une échappée possible. Et deux phares de voiture comme un regard vide pour scruter un monde à bout de souffle. Carver écrivait parfois dans sa vieille voiture. Carnet sur les genoux.
C’est au début aussi ce jeune mec qui se fait un shoot d’héroïne sur le capot de la bagnole. Rouge. Violence. La poudreuse tombe du ciel comme une bonne parole. Sa grand-mère le dit malade et tout s’enchaîne. Téléphone dans la nuit. Première rencontre. Improbable. Les histoires se nouent l’une après l’autre. Les couples se succèdent. Au bout du chemin. Au bord de la forêt dévorante. Presque prêts à « jeter l’éponge ». Au bord de la table de cuisine. Au bord du lit. Au bord du bar. Toujours au bord d’un nulle part qui guette dans l’ombre de rêves éteints. Le sol est noir. Brillant comme un miroir. Reflet de tout ce monde fragile. Si fragile. Toujours à la porte du désespoir. Au seuil du black out. Avec toutes ces peurs. « Peur de ces chiens dont on m’a dit qu’ils ne mordraient pas ». « Peur de ne pas aimer et peur de ne pas aimer assez ». Carver poète. Carver écrit ces fragments de vie. Ces fragments d’humanité. Si humains. Si sensibles. Et le décor lui aussi fait de fragments. Qui roulent. Glissent. S’accolent. Silencieux. Justes et dérisoires. Dérisoires et sublimes c’est ça que sont ces fragments de vie. Sombres. Élégants. Ces mots lancés comme des bouées qui peut-être ne flotteront pas jusqu’à d’autres rivages. Ces mots accompagnés de sons parfois presque imperceptibles. Comme des rumeurs comme des soupirs.
À tout cela « Les vitamines n’y pourront rien ». Pas plus que ces rictus d’humour qui émaillent parfois ces histoires-là. Pas plus que toutes ces petites lumières qui brillent ça et là comme des balises. Un néon rouge. Les bougies d’un gâteaux. Une loupiote dans la nuit. Le rouge des cigarettes fumées jusqu’à saturation. L’écran de la télé couleur.
C’est tout cela que nous racontent avec une belle intelligence, justesse et minutie Olivia Corsini et les acteurs magnifiques qui l’accompagnent. Ils sont eux aussi à l’image de leurs personnages. Simples et si puissants. Beaux parfois comme des fantômes. Beaux comme des histoires tristes. Beaux comme des vivants.
Alors évoquer aujourd’hui le fameux « rêve américain » drôle ou tragique ? Oui comme nous le dit Olivia Corsini, « Ces émotions ne concernent plus la seule Amérique aujourd’hui. Confrontées à la précarisation généralisée et à l’individualisme qui en découle, nos existences et nos intimités dialoguent avec celles dépeintes par Carver. »
Alors vite, lisons ou relisons Carver. Ce spectacle nous en donne furieusement l’envie.
Arthur Lefebvre
Avec Olivia Corsini, Erwan Daouphars, Fanny Decoust, Arno Feffer, Nathalie Gautier, Tom Menanteau
Collaboration artistique Leïla Adham et Serge Nicolaï – Assistanat à la mise en scène Christophe Hagneré – Scénographie et costumes Kristelle Paré – Création sonore Benoist Bouvot – Création lumière Anne Vaglio – Chorégraphie Vito Giotta
Production Wild are the Donkeys, Espace des Arts – Scène nationale Chalon-sur-Saône
Coproduction MC2 : Maison de la Culture de Grenoble, Châteauvallon–Liberté – Scène nationale de Toulon, Le Manège Maubeuge – Scène nationale transfrontalière, Maison de la Culture de Nevers, Théâtre Molière Sète – Scène nationale archipel de Thau, Théâtre Sénart – Scène nationale, maisondelaculture de Bourges – Scène nationale Construction décor Ateliers de la maisondelaculture de Bourges – Scène nationale Soutiens La vie brève – Théâtre de l’Aquarium, Mi-Scène de Poligny Projet soutenu par le ministère de la Culture – Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France : Aide à la création et fonds de production Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National
Raymond Carver est représenté par la Wylie Agency – Londres
Création le 13 mai 2025 à l’Espace des Arts – Scène nationale Chalon-sur-Saône
En tournée : Les Célestins, Lyon, du 5 au 16 mai 2026

Photos C. Hagnère

























