« VIES EN TRANSIT », ADRIAN PACI ARTISTE DE L’INTERSTICE
ADRIAN PACI : VIES EN TRANSIT / du 26 février au 12 mai 2013 / Jeu de Paume, Paris 8ème
Le Jeu de Paume propose la remarquable rétrospective de l’artiste vidéaste peintre de formation Adrian Paci, Vies en transit, à voir jusqu’au 12 mai 2013.
Réfugié en Italie en 1997 pendant la guerre civile en Albanie, son pays d’origine, Adrian Paci travaille une matière protéiforme à partir de son expérience de l’exil. La même année, il se consacre à la vidéo, nouvelle « manière spontanée » de traduire le monde, le réel et l’imaginaire, sans abandonner la peinture, en plus de convoquer le cinéma, hommage à Pasolini. Vies en transit interroge une histoire individuelle et collective prises entre les mailles d’une société pleine de contradictions, tantôt rituelle tantôt consumériste. Paci invente des formes où se rencontrent l’homme et l’artiste, la fiction et le réel, le rituel et la performance, où coïncident différents temps entre la coupure.
Au lieu de séparer deux identités étrangères, Adrian Paci travaille à les réconcilier depuis l’interstice, le lieu du passage entre « affection » et « distance », selon ses mots, « pour pénétrer dans plis cachés de mes sujets »*.
Albanian stories, première vidéo de Adrian Paci, donne à voir sa propre fille filmée en 1997 racontant une histoire. Yolanda raconte, travestis sous le nom d’animaux, les échos de la guerre civile en Albanie relayée par les forces internationales, l’expérience de l’exil et la séparation. Entre le conte et la chronique, le récit irrésistible de l’enfant convoque l’histoire collective en même temps que l’histoire personnelle, le réel au détour de la fiction. Adrian Paci dit utiliser pour la première fois la vidéo, « non pas comme un medium artistique supplémentaire mais bien plutôt comme une manière spontanée de retranscrire les histoires que se racontait ma fille à elle-même (…) ». Chargée de l’énergie de l’enfant, la parole renoue avec les origines ancestrales du conte dans un temps de l’actualité, d’une Histoire en cours au moment de la vidéo.
Adrian Paci interroge ainsi le media à partir duquel le privé et le public se contaminent. Electric blue problématise cette même réflexion, de manière plus largement fictionnelle, en intégrant des images pornographiques au foyer d’une famille albanaise. C’est un père de famille qui, au lieu de réaliser son rêve de cinéaste, gagne sa vie en dupliquant des cassettes de films pornographiques. Découvrant que son fils aîné y accède, il cesse cette activité pour enregistrer des reportages télévisés sur la guerre au Kosovo. Mais les images pornographiques ressurgissent parmi les images de guerre. Adrian Paci réalise une vidéo à partir d’images télévisées, les personnages visionnent des cassettes VHS, cela en 2010, à l’heure du flux d’images numériques. Adrian Paci retiendrait l’image folle de sa désertion -elle n’a pas de lieu- non pour la consigner, au contraire, pour la charger d’une expérience du flux, de l’échange entre les pratiques artistiques, l’enrichir de ses passages.
C’est bien cette idée de transit qui structure toute l’oeuvre de Paci et la thématise. De même, opère-t-il un constant va-et-vient entre l’idée du rituel et la performance artistique. L’artiste paye ainsi une pleureuse pour théâtraliser sa propre mort, symbolique de l’exil : « elle pleure aujourd’hui son jeune fils qui est parti en exil / l’exil c’est comme la mort / Adrian Paci ô jeune homme (…) » (Vajtojca, 2002). En contrepoint, résonne la vidéo The Encounter chargée plutôt de ritualiser une performance en consacrant la naissance d’un artiste. Il s’agit pour l’auteur de la vidéo de saluer inlassablement une centaine d’individus au pied d’une église italienne. Le geste se réalise en procession mystérieuse et absurde ; il semble qu’on salue un nouvel artiste, en file indienne.
À ce défilé, vient se suspendre un autre temps du passage, celui du mariage, ici vécu comme un temps de l’abandon. Sur quatre écrans suspendus se découpent les scènes de la séparation d’avec sa famille d’une mariée au visage tragique. Adrian Paci travaille sur des ralentis, jusqu’à créer des images photographiques, d’une puissance dramatique bouleversante. À l’art du portrait parfaitement maîtrisé par le vidéaste peintre viennent se confondre les chants de la pleureuse qui pleure un exil, une séparation comme une mort. The Last Gestures ne commence ni ne finit, c’est un éblouissement, infini.
Vies en transit est bien le travail artistique mûri de flux entre les différentes pratiques en ce qu’elles problématisent différents temps. En allant du côté du cinéma, Adrian Paci joue évidemment de l’art du suspens en décevant nos attentes après de lents travellings. En effet, Centro di Permanenza temporanea, surprend en laissant découvrir au bout de cinq minutes, un escalier d’embarquement qui ne mène à aucun avion. Les individus entassés apparaissent suspendus, rattachés à aucun lieu, sinon celui de l’attente, d’un entre-lieux. Ce que dit mieux le titre italien en associant « permanenza », la permanence, au supposé temporaire.
La suspension semble en effet constitutive de ces vies en transit. Car l’exposition recrée véritablement un espace de l’interstice, propre à l’expérience de l’exil, à contre-courant d’un temps défini, imposé. Ici, les mediums se rendent hommage les uns aux autres. Les deux aquarelles sur papier, Passages, réalisées en 2010 d’un jeune homme en train de courir sont extraites d’une vidéo. Adrian Paci est loin d’avoir abandonné la peinture, au contraire, la vidéo lui permet de lui rendre une présence d’une nouvelle « manière spontanée », flottante et fluviale que permet l’aquarelle. De même que la peinture vient matérialiser toutes les vidéos de Adrian Paci, leur donner un nouveau relief.
En 2013, à l’occasion de cette rétrospective au Jeu de Paume, Adrian Paci fait réaliser une colonne en marbre installée renversée à l’entrée de l’exposition dans le Jardin des Tuileries. La colonne de type romain a été transportée en même temps que sculptée en mer, entre l’Orient et l’Occident, par une main-d’oeuvre d’origine asiatique. Adrian Paci en retient une vidéo de 25 minutes autour de la transformation subie d’un morceau de marbre sur ce « navire-usine ». Depuis la mer, cet espace de l’entre-lieux, sans appartenance, Adrian Paci créé une forme qui n’assigne rien mais joue sur des clair-obscurs, en peintre de l’interstice. Le temps du mythe rejoint celui de l’économie capitaliste. Et filmant un horizon en dissolution, la caméra à l’avant du bateau, la vidéo rejoint certains paysages de Turner ou de Whistler. Chargée d’un nouveau relief, continuant de flotter, The Column absorbe et, heureusement ne se finit pas, persiste un goût d’indicible. Le mythe se réconcilie avec le flux spontané de la vidéo.
Vies en transit réinvente une puissance créatrice entre les mondes. En ce qu’il renoue et tisse du lien entre le privé et le public, le traditionnel et l’allégeance capitaliste, naviguant entre différents mediums, Adrian Paci crée une forme de réconciliation, souffle poétique né de la séparation même.
Flora Moricet
*« Entretien avec Adrian Paci », texte des commissaires Marta Gili et Marie Fraser, in catalogue de l’exposition Transit, coédition Mousse Publishing, Musée d’art contemporain de Montréal et Jeu de Paume, 2013
Visuels : 1/ Centro di Permanenza temporanea, 2007, vidéo, couleur, son, 5’30 » / Courtesy kaufmann repetto, Milan, et Galerie Peter Klichmann, Zurich / © Adrian Paci 2013 2/ The last gestures, 2009, installation vidéo, rétroprojections sur 4 écrans, couleur / Courtesy kaufmann repetto, Milan, et Galerie Peter Klichmann, Zurich / © Adrian Paci 2013 3/ Albanian Stories, 1997, vidéo, couleur, son, 7’08 » / Courtesy kaufmann Repetto, Milan, et Galerie Peter Klichmann, Zurich / © Adrian Paci 2013 4/ The Column, 2013, vidéo, couleur, son, 25’40 / Coproduction Jeu de Paume, Courtesy kaufmann repetto, Milan, et Galerie Peter Klichmann, Zurich / © Adrian Paci 2013





























