ANTICORPS : LE PHOTOGRAPHE ANTOINE D’AGATA AU BAL
ANTICORPS : Exposition Antoine d’Agata / Le BAL, Paris / Jusqu’au 14 avril 2013.
La guerre est à l’oeuvre dans les sexes. Le besoin de meurtrir est inhérent à l’espèce humaine au sens où Robert Antelme l’entendait : aucun répit ne sera permis encore moins dans la mort qui nous enrôle, cadavres à venir qui malaxent le temps happé. La retenue vis-à-vis de la pulsion de destruction n’a pas toujours lieu, elle est trop profitable. Même s’il n’y a pas de rapport sexuel à proprement parler, si l’amour ne rapporte rien d’effectif, la soumission, la prédation font partie de la parade nuptiale. La baise est un combat que la tendresse cherche à exténuer. Ce qui oeuvre dans le sexe porte le masque de la mort : infatigable déesse du découragement qui fait du client un être borgne. La barbaque de mes semblables est identique au paquet de viande et de nerfs que je suis. Le moindre plaisir est extorqué sacrifice. La rage cogne, punition intime.
Depuis des années, Antoine d’Agata déterre sa hantise de la corporéité enchaînée pour la faire crépiter sur les murs de lieux-dits qui tiennent autant du cénotaphe que de la chapelle ardente. D’une eschatalogie funéraire de la ruine, il tire un oratorio qui abrase la jouissance qui n’est qu’un cri de torture. Plus qu’une mise en scène scrupuleuse de ses stigmates – particulièrement cohérente au Bal, impasse de la Défense (lieu promu par Raymond Depardon) – c’est l’occasion d’une célébration secrète. L’intitulé du texte de Bernard Marcadé Propagande par le fait qui accompagne l’exposition est tout un programme. Sont placardés sur les murs des tirages papier journal de bas en haut des séries qui fonctionnent comme battement diastole/sistole : accouplements forcenés, diaporama et trombinoscope de soldats, de proxos, de putes, d’immeubles emboutis et de taudis. Ce monde halluciné est le nôtre. Nous pouvons nous détourner et éprouver quelque crainte : nous sommes dans le camp retranché du refoulé. Enfants-soldats, mercenaires, tapins toxicos, la ruine, la perte, l’excès sont la face cachée du hors cadre de la financiarisation du monde, de la dictature boursière.
L’état de guerre est profondément sexuel et sexué. Quoiqu’en disent les pacifistes, carnages et charnier ne se reproduiraient pas à l’échelle planétaire s’ils ne rythmaient pas de façon assourdissante l’assouvissement de la libido dans ce qu’elle a de plus primaire : sacrifier son frère, trucider son prochain.
L’incandescence avec laquelle d’Agata traite ce paradigme ne faiblit pas. La sensation devant être de plus en plus forte, il scrute la misère de la chair payée, de « la monnaie vivante » dont parle Pierre Klossowski. Les chambres d’abattage deviennent des champs de bataille ou des salles d’interrogatoire. Le rut comme raptus, comme passage à l’acte d’un vide éclatant. Que se passe t-il entre des êtres quand ils s’adonnent à la copule (ce qui définit le nous pour les lexicographes) ?
Ce travail sur la torsion du corps sur son axe amplifie les tracées d’Egon Schiele, David Bacon et Jean Genet : l’outrance de la situation qui attèle les corps dans une étreinte focntionne comme déclencheur ; lassitude et curiosité, fascination et dégoût sont inextricablement mêlées. Difficile de s’en tirer en tant que voyeur ou touriste, simple consommateur. La décharge libidinale est telle que l’étrangeté peut faire réfuter notre proximité bestiale. Nous ne sommes quand même pas ces animaux rugissants, ces esclaves tortionnaires du désir immolé : nous avons du mal à garder une image romantique de l’amour, à conserver une piété envers le sexe.
Au forceps et sans lésiner, ce topographe __ d’Agata ravage l’idée de lieu propice à une histoire, à l’univocité du sens __ stigmatise l’image du plaisir qui, quand il explose, surgit exploit mortel. J’ouir, mou’ir, la petite mort se fait grande.
Une traque à propos de la clameur d’un monde plissé quasi-souterrain où les clichés pris pour prospecter et ficher reclus et déclassés sont intriqués dans des séries sans nom. Le bombardement, la constellation par apposition submergent et quadrillent une déshérence. Il n’y a plus de sujet spectateur, nous n’arrivons pas à identifier les victimes des passeurs, les assassins des anges déchus. Leçon des ténèbres qui pénètre l’os, qui cherche l’os.
Subsiste un sentiment d’intimidation, la douleur montrée perd en général de son intensité. Volonté d’énoncer et de dénoncer se conjuguent parfois en un chemin de croix didactique. Mais ce Cantique des cantiques ne peut laisser personne dans la pertinence d’un jugement froid. Visionnaire implacable dont vous n’avez plus que quinze jours pour descendre dans la crypte. Le ton est celui de l’orage, du coup de poing américain. Pas de demi-mesure : coupable ou ignorant, vagabond ou mal informé, vous n’avez plus les moyens de dorloter votre complicité. Votre éventuel manque de compacité envers l’événementiel.
Enragez-vous.
Emmanuel Loi
Exposition Antoine d’Agata / 24 janvier – 14 avril 2013 / LE BAL 6, impasse de la Défense 75018 PARIS / métro Place de Clichy
Toutes photographies copyright Antoine d’Agata 2013.
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