UBU ROI : 36 000 CHANDELLES VERTES AU TnBA !
UBU ROI / mes Declan Donnelan & Nick Ormerod / TnBA Bordeaux / du 26 au 29 mars 2013.
Merdre, merdre, et merdre ! Où est donc passé le père Ubu ?… ont dû se demander les spectateurs pendant un bon quart d’heure. En effet ici point de lumière verte projetée par la célèbre chandelle de celui qui la brandit depuis 1896 (création de la pièce) comme un sceptre-flambeau marquant par là une identité qu’aucun ne viendrait lui disputer, mais une lumière blanche éclairant un salon, tendance bobo, « mettant le design contemporain à la portée de tous » et ayant avantageusement remplacé le style CAMIF depuis la faillite de cette dernière.
Affalé sur le canapé, un ado, caméra au poing, qui marque sa crise d’opposition à ses chers parents, branchés s’il en est, en mettant entre eux et lui la distance d’un écran. Il filme tout, l’ado, comme si la vie il ne pouvait l’approcher qu’au travers de cette prothèse grossissante. Et, sur les murs du salon, va ainsi être projeté tout ce que ce « rebelle » à l’ordre très clean qui règne aura capté comme « faisant tache ». Ce sera aussi bien les filets sanguinolents de la viande préparée par le père pour le dîner qui s’annonce, qu’une contre-plongée à donner le vertige dans la cuvette des toilettes, traquant la trace marronnasse de quelque matière s’y étant déposée dont la provenance n’est en rien douteuse puisqu’elle résonne comme l’écho lointain de ce que le père Ubu n’a de cesse de proférer. L’ado est sans pitié et son œil, décapant …
Pourtant, malgré ces signes avant-coureurs d’un monde au bord de l’implosion, tout dans cet intérieur n’est que « luxe » (IKEA, certes …), calme et volupté. On se prépare à recevoir. Le père s’affaire à préparer le seul plat qu’il sait cuisiner, la mère se fait belle, la table est impeccablement dressée et la station de la chaîne hi-fi qui diffuse en boucle les informations réelles de ces jours derniers donnent l’impression que nous sommes en pays connu. Et ce n’est pas l’arrivée des invités qui va perturber cet ordre immuable : ils prennent sagement place aux côtés de leurs hôtes et, après les compliments d’usage, la conversation, policée à souhait, n’est que chuchotements tant elle est dénuée de toute aspérité qui viendrait troubler la sérénité ambiante. On est dans le meilleur des mondes possible …
Puis, soudain, comme la foudre qui viendrait s’abattre sur cet univers, une lumière verdâtre s’empare de la scène. Les personnages, aux gestes jusqu’alors si fluides, sont comme tétanisés par des décharges électriques qui les agitent de manière si désordonnée que les corps torturés transforment en pantins désarticulés tout ce beau monde . La métamorphose s’est produite : UBU et sa clique sont bel et bien là ! En chair et en os ! Sous le vernis culturel fissuré a jailli la monstruosité des pulsions primitives …
Dès lors, dans une frénésie jubilatoire, interrompue régulièrement (comme pour mieux la souligner) par le retour « à la normale », tout va se déchaîner. UBU, ce roi qui en se prenant pour un roi va devenir encore plus fou qu’il ne l’est déjà naturellement (Cf. Lacan), va fomenter un coup d’état pour tuer le roi en place (le fameux roi Venceslas qui règne sur le pays imaginaire – sic- de Pologne) afin de prendre, justement, sa place ! Mais, sans la mère UBU, sorte de Lady Macbeth (clin d’œil assumé à Shakespeare qui a inspiré Alfred Jarry et les joyeux potaches de sa bande d’amis, à l’origine de cette œuvre pataphysique où la métaphysique – des mœurs – s’en trouve considérablement rafraîchie), rien n’aurait pu advenir : c’est elle qui tire les ficelles de son bonhomme de mari ! Sacrée mère UBU, une maîtresse femme, celle-là …
Le programme du tyran en herbe est très précis et on ne peut lui faire le procès d’un soupçon de procrastination dans la mise en place des mesures radicales à prendre de toute urgence. D’abord, le bon roi de Pologne, encore coiffé de sa couronne abat-jour, va sous nos yeux ébahis, entendre le bruit du mixeur farfouiller dans son crâne afin de décerveler en fines lamelles ce qui reposait jusque là, souverainement, dans son crâne de monarque éclairé (Cf. l’abat-jour qui lui servait de couronne). Des émincés de cervelle d’un roi, vous avouerez que cela est de nature à mettre en appétit … Et le bougre de père UBU, n’en manque pas d’appétit : après cet amuse-gueule, de qualité royale, passeront « à la trappe » tour à tour, les nobles et les magistrats à qui il appliquera sa politique d’une grande efficacité il faut l’avouer : éradiquer tout ce qui possède pouvoir et fortune afin de faire soi-même fortune ! Voilà, enfin, un programme à la fois simple et ambitieux : « Je tuerai tout le monde et je m’en irai ». …
Le bruit du mixeur va donc en toute logique faire entendre en continu son long et plaintif vrombissement alors que le tablier du bon père UBU, maculé des giclures de sang causées par les cervelles ainsi soigneusement « robotomisées », perd beaucoup de sa fraîcheur virginale. Sans rien lâcher de sa détermination, il n’aura de cesse de « vider » les cerveaux de leur substance sanguinolente afin de libérer de la place pour son règne à lui. (NDLR : Quand on pense aux demi-mesures prises par l’ex PDG de TF1 pour libérer de la place dans les cerveaux, fût-ce pour de la pub, on se dit qu’on avait affaire là à un piètre amateur qui, en plus de ne pas avoir lu La Princesse de Clèves avait dû, aussi, faire l’impasse sur l’œuvre d’Alfred Jarry …).
De par ma chandelle verte, un père UBU de cet acabit, ne pouvait qu’entraîner l’adhésion d’un public, hilare. En effet, rien de plus jouissif que ce déchaînement endiablé d’actes incongrus accomplis avec une « innocence » totale : comme si, libéré par la folie communicative contenu dans la pièce de Jarry, le public, affranchi de son surmoi, goûtait le plaisir de la fable sanguinolente qui nous était présentée avec une énergie sans limite.
Mais qu’on ne s’y trompe pas : derrière le défoulement libératoire, la mise en abyme de la mise en scène de Declan Donnelan et de son compère Nick Ormerod (Cf. les allers et retours incessants entre l’univers policé IKEA et le monde déjanté d’UBU, habités par les mêmes acteurs, habillés pareillement et jouant chacun leur double rôle) questionne cette farce euphorisante pour l’éclairer sous un jour plus tragique. Docteur Jekyll et Mister Hyde, deux aspects concomitants de l’humain, qui, lorsque les digues des apports civilisationnels viennent à se fissurer, laissent déferler leur flot nauséabond de rejet de l’autre allant jusqu’au génocide.
Alors, certes on rit beaucoup de cet ogre de papier qu’est UBU : en effet plus pleutre, plus bête, plus « con-centré » sur sa personne (pourrait-on dire en le plagiant) que lui, « tu meurs » (de la cervelle) … Cependant, derrière la marionnette géante, sommeille la bête immonde. Et cette mise en scène, « dédoublée », nous invite à ne pas l’oublier. Ce qui, au final, ne peut qu’ajouter à notre adhésion, pleine et entière.
Yves Kafka
photos DR / TnBA Bordeaux
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