HAEGUE YANG AU MAMCS ET A L’AUBETTE 1928, A STRASBOURG : DANSONS !
Haegue Yang / MAMCS et l’Aubette 1928 / Strasbourg / 08|06|2013-15|09|
Jeune artiste coréenne déjà exposée à la Documenta de Kassel, ainsi qu’à la Tate Modern, Haegue Yang a répondu à l’invitation des Musées de la Ville de Strasbourg et s’y expose cet été dans deux lieux : le Mamcs et l’Aubette 1928 avec Équivoques. Que ce soit à l’Aubette ou au Mamcs, le jeu semble l’une des questions centrales de l’artiste qui, avec une œuvre protéiforme, mêle ambiguïtés et dualités : deux lieux, deux ambiances, multiplicité des matériaux des mises en scène, etc.
Du bruit, des sons et des clochettes à L’Aubette 1928
Premier lieu : L’Aubette 1928, espace dédié aux plaisirs et à la fête à la fin des années 1920 qui réunissait, au centre de Strasbourg, un ciné-dancing, une salle des fêtes ainsi qu’un foyer-bar, chaque salle ayant été décorée par Théo Van Doesburg, Jan Arp et Sophie Taeuber-Arp.
Pour les différents espaces, Haegue Yang a choisi des œuvres qui font écho à chaque pièce. Ainsi, dans la salle des fêtes se trouvent deux Dress Vehicles : Zig-Zag et Yin Yang. Sortes de grandes sculptures montées sur roues, ces deux œuvres sont constituées d’éléments métalliques, de stores vénitiens, de macramé et de clochettes. « M’accorderiez-vous cette danse ? », semblent-elles nous dire et se dire. Nous avons la possibilité d’entrer dans ces deux œuvres et, avec des poignées, de les faire bouger et tourner dans cette salle des fêtes. Haegue Yang s’inscrit dans la mouvance du mouvement dada et rend hommage aux murs qui l’accueillent tout en se les réappropriant : ces éléments parallélépipédiques et les couleurs qu’elle y associe répondent aux aplats de couleur carrés de l’espace. En outre, en créant ces « robes », elle rend aussi hommage aux costumes du Ballet Triadique d’Oskar Schlemmer : à quand un grand ballet où viendraient tournoyer une multitude de Dress Vehicles d’Haegue Yang ?
Dans le foyer-bar se trouve une œuvre étonnante : Incarnation of Wind and Condensation. On dirait un bar sous lequel il y a un congélateur et sur le plateau duquel on peut voir un ventilateur et, de part et d’autre, deux bouteilles d’eau congelée. Le plateau reprend les couleurs choisies par Sophie Taeuber-Arp pour la décoration de cette salle et l’inscrit ainsi comme pouvant vraiment en faire partie. Les bouteilles sont changées régulièrement par le personnel de l’Aubette afin que le processus de condensation puisse se produire en continu. Le ventilateur brasse l’air et la condensation d’un bout à l’autre de la pièce.
Dans la salle du ciné-dancing, se trouvent les Sonicwears, ensemble de costumes dorés et argentés constitués de clochettes. Ils sont à enfiler : le poncho argenté fait neuf kilos. Une fois porté, il est possible d’y ajouter des sortes de menottes ou des bracelets et d’alors faire tinter les clochettes qui nous recouvrent. Haegue Yang invite le visiteur à faire la musique qui, grâce à lui, va à nouveau résonner dans cet espace du ciné-dancing.
Rideaux, ready-made et origami au Mamcs
Après avoir quitté l’ambiance chaleureuse des salles de l’Aubette 1928, nous sommes invités à nous rendre au musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg non loin de là. Pour les espaces d’exposition situés au fond de la nef du musée, c’est un éclairage au néon froid qui nous accueille : changement de décor, autre ambiance, autres œuvres.
La première installation ouvre et ferme l’espace dans un même temps, il s’agit de Blind Curtain – Flesh behind Tricolore, ensemble de stores vénitiens répartis en carrés dessinant et masquant l’espace. Sorte de moucharabieh moderne, le store vénitien est l’un des matériaux qui revient régulièrement dans l’œuvre d’Haegue Yang. On ne voit pas ce qu’il y a derrière et vice-versa suivant l’endroit où on se trouve à l’intérieur de l’exposition.
Autant à l’Aubette nous étions déjà confrontés à l’aspect protéiforme de l’œuvre d’Haegue Yang mais, en pénétrant l’espace du Mamcs, nous sommes face à un éclatement des propositions plastiques de l’artiste avec installations, photographies, peintures, photo-montages, cadavres-exquis, sons, sculptures qui dénotent de la richesse de son imagination.
Elle détourne, dans certaines de ses mises en scène, le principe du ready-made des dadaïstes. Ainsi, les œuvres Non-indépliable, azuré ou Gimnastics of the Foldables mettent en scène un séchoir à linge. Dans la première, il est recouvert d’un tissu bleu ciel et est figé dans une forme alors que, pour la seconde, il s’agit de photographies qui le présentent comme faisant sa gymnastique avec les différentes positions qu’il peut prendre. Haegue Yang joue avec les objets, les détourne de leur usage premier : le séchoir à linge perd son but et devient possibilité d’un combat contre la norme établie pour l’artiste.
Pour d’autres œuvres, Haegue Yang utilise comme point de départ des origamis qui ressemblent aussi aux cocottes en papier de notre enfance : soit elle les photographie comme dans la série des Imperfections (mais il s’agit d’origamis ratés), soit elle projette dessus de la peinture en spray comme dans la série des Non-Foldings – Geometric Tipping, ceux qui lui ont servi pour cette dernière série, elle les aplatit ensuite et nous les donne à voir encadrés dans la série Non-Foldings – Scenarios of Non-Geometric Folding. Avec son travail à partir d’origamis, l’artiste s’inscrit dans un travail minutieux et traditionnel lié à son pays d’origine (pour rappel, elle est coréenne mais vit et travaille à Berlin) mais elle se réapproprie cette pratique et nous les montre autrement : loupés, détruits, en négatifs ou en deux dimensions, ils sont bien loin de l’esthétique léchée et maîtrisée qui va de pair avec cette pratique.
L’exposition des musées de la ville de Strasbourg nous invite à entrer dans une œuvre riche et dense. Elle est très référencée aussi ce qui pourrait être reproché à Haegue Yang : pourquoi ne pas se délivrer des influences de ses prédécesseurs ? Mais elle joue avec ces ascendants du passé, se les réapproprie et en donne une nouvelle lecture décalée et pleine d’humour.
Lola Juan
Visuels copyright Haegue Yang / Musées de Strasbourg




























