ONCLE VANIA, OU L’IRRESISTIBLE ASCENSION D’ERIC LACASCADE

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D’après « Oncle Vania » et « L’Homme des bois » d’Anton Tchékhov / adaptation et mise en scène d’Eric Lacascade / TnBA, Bordeaux, du 26 au 29 mars 2014.

Une propriété perdue quelque part à la campagne dont on ne verra rien. Une « maison-mère » qui se délite au fil du temps qui passe et avec laquelle il va bien falloir se résigner à rompre les liens. Un anniversaire à fêter dont l’intéressé n’a que faire, « habité » par les tourments causés par celle qu’il attend, en pure perte. Et puis ce docteur, pièce rapportée de cette grande famille réunie à l’occasion de l’arrivée du Professeur et de sa (belle) jeune femme qui joue, à son corps défendant, les « trouble-fête », quel désir secret le pousse à hanter cette bâtisse, lui qui va à son tour catalyser les désirs inavoués des hôtes présents ? Quant à celui qui donne son nom au rôle-titre et à celle qui est sa nièce, de quelles amours blessées sont-ils les dépositaires ?

Le désir est là, à fleur de peau, dans cette chaude journée d’été, prêt à éclore des plis où macèrent les frustrations enfouies. Le désir se nourrit de l’attente… Mais lorsqu’il n’y aura plus rien à attendre, que restera-t-il du dur désir de vivre ?

Monde de désirs brûlants et de frustrations à vif, monde en proie aux troubles de ce qui traverse toute existence, le sens donné à sa vie lorsque l’heure des bilans arrive, « Oncle Vania » est sans nul doute (avec « La Mouette » et « La Cerisaie ») l’une des pièces phare de l’univers de Tchékhov. Un univers peuplé d’une galerie de personnages qui ne sont en rien des porte-voix de thèses à défendre mais des humains en proie aux tourments de vivre. Qui sont-ils ces hommes et ces femmes qui, avant d’être des personnages, sont bien des êtres en sursis recherchant désespérément un sens à donner à leur existence ?

D’abord, il y a l’aîné, le vieux Professeur, celui qui va déclencher le maelström déferlant sur ce microcosme familial. Emblème d’un savoir fantasmé auquel Oncle Vania et sa nièce Sonia ont dédié indirectement leur existence en s’occupant du domaine, lui, l’intellectuel, revient dans la maison de sa première épouse, dans cette campagne russe moquée par les habitants des villes, vieux et malade, mais toujours doté de l’arrogance de ceux qui savent. A ses côtés, la belle Eléna qu’il a épousée en seconde noce ; un prénom chargé de sensualité, écho lointain de celle qui a provoqué par le passé les ravages de la Guerre de Troie. Elle aussi, en attisant sans le vouloir l’envie irrépressible d’être aimée, va troubler les hommes présents jusqu’à faire vaciller la vie de certains d’entre eux.

Ainsi Oncle Vania, qui se raccroche à un objet de désir pouvant combler le vide abyssal de son existence désertée par l’illusion d’une quelconque autre réussite, va littéralement s’enflammer pour elle. Avec rage. N’a-t-il pas été, et par deux fois, effroyablement trompé ? Une première fois, parce que le professeur, qu’il aimait, l’a contraint à s’enterrer dans cette campagne – qu’il apprécie par ailleurs, l’ambiguïté étant par essence constitutive du « héros » tchékhovien – pour s’occuper du domaine, alors que l’autre se pavanait à la ville en s’adonnant aux honneurs liés à son statut d’intellectuel. Une deuxième fois, parce que, en la prenant lui-même pour épouse, « ce vieux » a eu l’outrecuidance de lui ravir cette jeune femme, éminemment désirable.

Alors vont se déchaîner en lui les démons de la jalousie. « Lorsqu’on n’a pas de vie véritable, on la remplace par des mirages » (dixit Vania), des mirages qui vont devoir être payés au prix fort … Livré aux affres de l’amoureux éconduit, ayant surpris le baiser échangé entre le docteur et Eléna, il va furieusement décapiter un bouquet de fleurs qu’il s’apprêtait à offrir à celle qu’il avait investie comme l’unique objet pouvant combler le vide en lui. Ainsi va la vie chez Tchékhov : quand un personnage s’extrait des velléités dans lesquelles sa vie médiocre s’engluait, lorsqu’il se met enfin à vouloir assumer le désir d’un amour seul susceptible de le transcender, la sanction de la réalité est là pour lui dire que si la lutte livrée est belle, le résultat est calamiteux. Si convaincu de l’échec fondamental que représente pour lui cet épisode où, un instant, il a cru à la possibilité d’infléchir le cours de son destin, il va vouloir en terminer avec l’existence. Il hurle sa douleur, s’effondre en pleurs, se répand littéralement en gémissements qui s’écoulent de lui comme une hémorragie que rien ne semble pouvoir endiguer. Après avoir voulu s’en prendre aux autres, impuissant face au malheur d’être là, Oncle Vania retourne sur lui l’insupportable violence qui lui est faite et par deux fois n’échappe à la mort que par le jeu des circonstances.

Son « rival », le docteur Astrov, est différent. Cynique et cependant habité par une passion, celle de la protection de la forêt, cet écologiste avant l’heure est aussi un buveur invétéré qui trouve dans la vodka un succédané de vie. En présence d’Eléna, séduite par l’élan qui habite cet homme (c’est le seul à avoir des vues d’avenir, un regard qui dépasse l’horizon du quotidien), il va sentir une pulsion monter en lui : ce que l’on aime en l’autre, c’est son propre désir. Mais si Eléna lui accorde un baiser, elle n’est aucunement prête à renoncer au confort ritualisé de son existence. Quant au docteur, même si pendant un mois durant, il a hanté ce lieu du désir où elle se trouvait, il ne fera guère cas de son éloignement lorsqu’elle prendra son manteau pour rejoindre son vieux mari. Résigné, voire désabusé par les relations humaines, il a tendance à concevoir l’existence comme une suite d’échecs ; ses patients, malgré ses soins, ne finissent-ils pas tous par mourir du mal qui les ronge ?

Et puis, il y a Sonia, la nièce d’Oncle Vania, la fille de la première épouse du Professeur. Elle est laide, intelligente, dévouée. Elle aussi brûle d’une passion enfouie – mais peut-on vivre sans ? – pour le docteur Astrov. Elle s’en ouvrira à sa belle-mère, la dernière à laquelle il eût été judicieux de confier un tel secret intime. Trahie aussitôt par Eléna, elle n’aura pas loisir de confronter son désir à un refus direct. Mais, elle est « forte », l’existence lui ayant très tôt appris que si des êtres étaient prédestinés à éprouver le bonheur, d’autres étaient là pour exécuter leur devoir. Elle, son devoir, sa raison d’être au monde, c’est de s’occuper avec son oncle du domaine hérité de sa mère défunte. Héritière d’une morte, elle ne peut tout de même pas, elle qui a la chance d’être en vie, s’insurger contre le manque à vivre que constitue son amour (platonique) déçu.

Les dernières paroles de Sonia – « Il faut vivre ! Il faut vivre ! » – répétées en boucle comme un leitmotiv qui envahit le champ dévasté des illusions de l’amour perdu avant d’avoir été, résonnent comme un cantique à la gloire de ce qui les a délaissés, elle et Vania, la vie, tout simplement, la vie … Cette injonction qui vise à se prémunir de la mort symbolique que sera désormais leur existence, vide à jamais de l’espoir d’aimer, prend les accents d’une oraison funèbre adressée tout autant à elle qu’à son oncle qui, ayant arrêté de se lamenter, résigné, déclare : « à l’âge que j’ai …mettons que je vive encore quinze ans. C’est long ! Comment les vivre ces quinze ans ? Comment les remplir ? ».

Désespérantes ces vies qui se déroulent sur le plateau ? Non … Tout au contraire : on sort émerveillés de ces trois heures de spectacle ! Par quels miracles ? D’abord la beauté des textes, le pluriel s’imposant puisque deux pièces ont été « mixées » pour l’occasion ; « Oncle Vania » écrit en 1897 et « L’Homme des bois » qui date de 1889. Lorsque la langue est lumineuse, les propos, même les plus sombres, deviennent éclatants de vie.

Ensuite la mise en scène d’Eric Lacascade qui, loin de tout réalisme plombant, crée un univers plastique et pictural d’une splendeur saisissante où, certaines séquences peuvent être assimilées à de véritables chorégraphies ou encore à des tableaux de maître. Lorsqu’à la fin, au premier plan, seul sur la scène, l’on voit Oncle Vania se tordre de douleur dans son fauteuil alors qu’au second plan défilent les allées et venues scandées des autres protagonistes qui s’apprêtent à délaisser ce domaine (la fête est bel et bien finie), il y a là quelque chose de prodigieusement fascinant, un peu comme une composition d’un Caravage qui jouerait du contraste entre les lumières et les ombres symboliques projetées.

Vivre à côté de ses désirs implique une mise en scène elle-même à côté de la réalité. Ainsi, au tout début, la « table » où sera dressé l’apéritif d’anniversaire de Jeltoukhine, est-elle suspendue par des filins au plafond préfigurant le léger tangage des invités qui vont s’y embarquer le temps de la fête. Aucune tempête n’animera cette table qui n’a rien de réelle, seule la légère houle impulsée par l’atmosphère festive où on joue et mime l’amour (moment comique) sera visible. De même les acteurs viendront-ils de la salle, non pas pour créer un effet de réalité, mais bien pour souligner que, quoique englobés dans ce tableau universel (les lumières joueront aussi ce rôle : scène et salle bénéficiant du même traitement lumineux créant l’illusion d’une unique boule à facettes), les spectateurs sont invités à établir la distinction entre ceux qui portent la fiction, « ceux qui jouent », et ceux qui s’inscrivent dans la réalité, en l’occurrence eux-mêmes installés dans les fauteuils de la salle de spectacle. La distanciation opère pour permettre au spectateur de reconstruire, à ses fins personnelles, le drame qui se joue sur l’autre scène.

Quant à la musique, elle souligne le destin inéluctable de ces êtres « obligés » par les contraintes sociales intériorisées de jouer leur partition jusqu’au bout, cette « partition imposée » par une superstructure idéologique rampante qui fait que les personnages vont inexorablement recouvrir les personnes et enterrer à jamais leurs désirs d’échapper à l’ordre prescrit. C’est elle, la musique, qui, présente avant que ne débute la représentation (Cf. Jeltoukhine, seul sur scène, à moitié nu, qui met en marche le gramophone) la clôt avec le chant du cygne d’Oncle Vania. Elle impose son rythme, mène la danse, et représente quelque chose de plus grand qu’eux ; elle incarne une partition écrite par d’autres qu’ils subvertissent à certains moments pour faire éclater leur petite musique personnelle avant que la chute ne déclare vaines leurs luttes.

En mettant en scène de manière aussi éclatante, entre lumières et ombres crépusculaires, son « Oncle Vania », Eric Lacascade a renoué avec ses amours de jeunesse pour l’écrivain russe. Qui a vu « Ivanov » (2000) et « Platonov » , représenté en 2002 dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes en Avignon, se souvient encore de l’inventivité de l’actuel responsable pédagogique de l’école supérieure d’art dramatique du TNB pour traduire l’univers désenchanté de Tchékhov et pour nous le rendre, au-delà de la désespérance qu’est la sienne, formidablement exaltant. A croire, qu’entre ces deux-là, un attachement viscéral existe et met en lien, par-delà le siècle qui les sépare, leur même passion pour traduire les vicissitudes de l’âme humaine prise dans le maelström du désir d’aimer.

Yves Kafka

Création au Théâtre National de Bretagne – Rennes le 18 février 2014 / Théâtre de la Ville , Paris, du 5 au 22 mars / Le Quartz, Brest, du 2 au 4 avril / Théâtre du Nord, Lille, du 9 au 18 avril / L’Hippodrome, Douai, du 6 au 7 mai / Maison de la Culture de Bourges, du 14 au 16 mai.

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Photos Brigitte Enguerand

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