« SAGA », JONATHAN CAPDEVIELLE, LE PARVIS TARBES
SAGA, Jonathan Capdevielle / création 23 & 24 février 2015 au Parvis, scène nationale de Tarbes Pyrénées.
SAGA : Dérives oniriques et tragédies familiales en tous genres
De quoi la mémoire est-elle faite ? Maelström indomptable qui charrie de manière sauvage le flux turbulent de tout ce qui a percuté notre « être-au-monde » mais aussi de tout ce que nous avons fantasmé, le territoire mnésique se présente comme le lieu de l’insaisissable, le trou noir qui contient notre présence-absence à notre passé. Tant et si bien que quiconque prétendrait vouloir démêler l’écheveau de ce qui fut vraiment et de ce qui fut inventé – pour supporter le réel, le rendre plus fréquentable, voire l’accorder à nos désirs secrets – serait devant une aporie si insoluble qu’il s’y noierait immanquablement.
Serge Doubrowsky dont l’œuvre entière est consacrée à l’autofiction (terme qu’il a inventé) sait bien que vouloir faire matière de sa vie pour écrire ne peut être qu’un leurre fictionnel qui dès lors se doit d’être assumé pleinement ; d’autant si l’on entend produire un geste artistique.
Jonathan Capdevielle ne procède pas autrement. Après avoir, dans « Adishatz » (adieu, en occitan), mis en scène son « intranquille » adolescence pyrénéenne – celle d’un jeune lycéen tarbais animé par de fortes pulsions vitales mais devant, entre autres, assumer son homosexualité dans une micro société où elle était vécue comme une déviance, « Saga », sa deuxième création, projette les errances et errements d’une famille, la sienne, traversée par des épisodes aussi insouciants que les journées particulières (mais pas si innocentes que cela…) passées sur la plage d’Hendaye et par d’autres, beaucoup plus dramatiques, voire même tragiques, qui pourraient trouver leur place dans les polars de la série noire.
Sonder la mémoire pour tenter d’y retrouver les traces d’un passé qui s’y est déposé amalgamant dans ses dépôts troubles autant de scories boueuses que de limons fertiles, mais aussi débrider l’imaginaire pour recréer ce qui a été sachant que le « souvenir » n’est que reconstruction présente d’un temps fantasmé échappant in fine à toute tentative de réification, tels sont les deux axes de cette écriture, née du travail de plateau, et partagée entre fidélité à ce qui fut (travail de mémoire pris en charge en duo avec sa sœur Sylvie, l’une des principales protagonistes de ce « roman familial » freudien) et dépassement inventif.
Le crépitement saccadé des caractères de la machine à écrire et leur bruit métallique mêlés au cliquetis tintinnabulant du chariot en fin de ligne immerge d’emblée la salle, plongée dans le noir, dans un univers sonore antédiluvien, celui d’avant les claviers d’ordinateur. Transportés dans un espace-temps qui fleure les années quatre-vingts, on découvre sur un grand écran descendu des cintres un prologue s’inscrivant en lettres noires au rythme des frappes. Il décrit le décor de cette saga : le nom de quelques villages (se terminant tous en « ac », trace toponymique de l’occupation romaine) circonscrit le périmètre de l’action avec quelques échappées vers la plage atlantique et les montagnes alentour.
L’époque et le lieu étant définis, un inventaire à la Prévert va préciser quelques repères de l’action à venir (bien que « tré-passée ) tout en mimant le désordre mémorial : « une Mercedes 280 SE verte métallisée pour braquer les supermarchés Mammouth et Mousquetaire et frimer sur la route d’Hendaye plage, de longues tables en plastique pour les banquets franco-hispano-arabo-gitan, de grands congélateurs bourrés de Mister-Freeze multi-goûts, les gosses du patron né d’un premier mariage, des esprits, des couleuvres, des tataragnes, des chauves-souris, du shit, des chouettes, des chats et des chiens tous bâtards. »
Epoque, lieu, action inscrits en toutes lettres, la tragédie à échappées comiques peut maintenant se jouer face aux spectateurs pris à témoins, tiers nécessaires à l’éclosion de l’intime transmuté en récit initiatique. Jonathan Capdevielle « devient » tour à tour l’enfant qu’il a été en colonie de vacances SNCF dans la villa Haicabia près d’Hendaye avec ses bassins d’eau, l’adulte qu’il est devenu veillant sur la partition des autres protagonistes incarnant sa famille et ses amis d’alors (sa sœur Sylvie entre autres), l’acteur rejouant des scènes vécues ou fantasmées. Les séquences vont s’enchaîner dans un parlant désordre, un peu comme la mémoire fonctionne, laissant place à des saillies qui viennent affleurer à la surface du conscient. Tout comme des scènes purement rêvées ou cauchemardées vont introduire le passé recomposé pour tisser la toile d’une vérité en mouvement perpétuel.
Ainsi, autour du monumental rocher à pattes d’ours (des Pyrénées) ou escaladant ses pentes abruptes « présentant » des anfractuosités, ils sont là, mis à nus comme Adam et Eve, devisant sur la plage de leurs week-ends d’antan. Il est alors furtivement question de ceux qui étaient de « grandes folles », dont le frère (Jonathan) homosexuel n’était pas. Une scène plus brutale met en acte l’interpellation par un gendarme du beau-frère et de sa compagne, pris en flagrant délit de vol suite au recel manifeste d’objets en tous genres engorgeant leur garage jusqu’à la gueule. Un tableau beaucoup plus sombre, expose la sœur qui va raconter en boucle à Jonathan (actuel), avec force détails factuels, le suicide de son compagnon ; comme pour se protéger de l’émotion contenue, en tentant d’user par les mots la terrible nouvelle jamais véritablement « entendue », elle va épuiser le langage faute de pouvoir effacer la tache qui la trouble et l’attache à son passé.
Parfois, les personnages sont figés, immobilisés dans une posture qui les tient à l’écoute d’une bande-son relatant les faits passés. Parfois, ils s’emparent de la montagne érigée pour la gravir ou l’escalader. Parfois la vidéo prend la place du jeu sur le plateau pour montrer le tout jeune enfant, Jonathan, courant joyeusement dans les champs de maïs pour « échapper » à son moniteur déguisé et masqué, et jouer le mort dans une parodie jubilatoire des films d’horreur.
Aux confins entre rêve, cauchemar et réalité, entre passé retrouvé, passé recomposé et présent assumé, la raison vacille et l’inquiétante étrangeté pousse ses rhizomes. Cet état de trouble, créé par la poétique de l’incertitude, libère de toutes constructions préétablies. Les sens désinhibés et libérés du carcan de la raison pure, permettent au sens d’advenir. Sous l’effet de l’urgence impérieuse, la vérité que chacun de ces personnes-personnages porte en lui va surgir par effraction.
Et nous, spectateurs d’abord désorientés, après avoir résisté à cette proposition de lâcher les amarres pour entrer dans cette saga familiale, on est pris dans ses plis au point de s’y lover non sans une certaine jouissance. L’intime, dans l’écho universel qu’il déclenche, résonne comme un oxymore : l’histoire singulière acquiert une résonance plurielle. L’autofiction du plateau s’est disséminée dans la salle : la géographie d’une mémoire individuelle a repoussé les limites factuelles de l’anecdotique ponctuel pour créer un miroir aux effets durables. Sans papier, mais non sans identité forte, la saga pyrénéenne a franchi les frontières, les « pervertissant » avec un plaisir non feint.
Yves Kafka
En tournée : 27 et 28 février Théâtre Garonne, scène européenne, Toulouse / 4 au 7 mars Les Spectacles Vivants, Centre Pompidou, Paris / 11 et 12 mars Le TAP, scène nationale de Poitiers / 18 au 20 mars, L’Arsenic, Lausanne / 24 mars Théâtre d’Aurillac, scène conventionnée / 27 mars Les Salins, scène nationale de Martigues / 7 avril L’Apostrophe, scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise / 10 avril Le Manège, Maubeuge-Mons / 14 au 17 avril Maison des Arts de Créteil / 22 au 23 avril scène nationale d’Orléans / 12 et 13 mai Le Quartz, scène nationale de Brest / 11 et 12 juin La Rose des Vents, scène nationale Lille Métropole Villeneuve d’Ascq, Festival Latitudes contemporaines.


























