« GEODESIE, L’IMPOSSIBLE TRACE », GALERIE ODILE OUIZEMAN

Theodore Fivel, _Sand_, sculpture de sable, 100x25x200 cm, 2014

Géodésie, l’impossible tracé / Galerie Odile Ouizeman / 31 janvier – 28 mars 2015

C’est par la pratique du dessin que les premiers cartographes purent témoigner des contrées éloignées. Les cartes constituent en effet un acte de représentation du monde et, en cela, elles entretiennent originellement une proximité avec les pratiques plastiques figuratives.

Or avec l’exposition « Géodésie, l’impossible tracé », la galerie Odile Ouizeman nous rappelle que le geste cartographique ne consiste pas à mimer le réel tel un calque, il aspire au contraire à manifester des réalités sous-jacentes, parfois indicibles ou invisibles. La carte désigne alors un motif privilégié pour la création aussi bien que pour une saisie plurielle du réel. Bien davantage, elle est sans doute une nécessité plastique, cognitive et fonctionnelle, lorsque se confronter à la fluidité du monde contemporain devient une injonction, comme le fit remarquer Nicolas Bourriaud en 2003, à l’occasion de l’exposition GNS au Palais de Tokyo.

Ces cartographies sont induites par ce terme de géodésie, discipline qui de prime abord étudie des propriétés physiques et mathématiques des formes de la Terre, pour ensuite s’intéresser à des phénomènes imperceptibles tels que la pesanteur ou les champs magnétiques. Aussi est-ce à juste titre que Laurent Pernot figure les flux qui régulent notre rapport au temps et à l’espace, qu’Augustin Steyer présente des tracés à la limite du discernable, ou que la sculpture de Tatiana Wolska semble mue par des forces invisibles.

S’il est donc question de « faire la carte », selon l’injonction de Deleuze, c’est pour qu’émergent des réalités insoupçonnées. Bien davantage, alors que les cartes ont pour volonté première de situer, elles sont aussi ce qui induit une sensation d’égarement. C’est ce que montre la tapisserie animée de Brigitte Zieger qui, entre paysages bucoliques et esthétique phosphorescente propre aux mondes virtuels, évoque des immigrants sans destination. Pareillement, les globes terrestres de Caroline Corbasson, recouverts d’un voile de graphite, nous disent l’infime frontière distinguant un monde que l’on suppose connu et un autre irrémédiablement obscur.

Les cartes sont donc des alternatives à la réalité. Pourtant, elles s’y rapportent avec acuité. L’expérience individuelle et subjective peut être soulignée, quand bien même il s’agit de retranscrire une réalité commune. Pauline Delwaulle nous introduit par exemple à des cartographies imaginaires par une vidéo, l’Île, dont la poétique méditative nous invite à l’exploration d’une géographie inhabitée. Les reliefs escarpés et les panoramas nuageux fusionnent avec les tracés topologiques ; nous voilà invités à un parcours où seuls bruissent la faune locale et les éléments climatiques. Ici la cartographie semble avant tout décrire une expérience, l’exposition d’ailleurs s’affranchit de la littéralité des cartes géographiques traditionnelles pour proposer des cartographies parallèles, à l’image des masses fluides de Jiratchaya Pripwai, des sphères aquarellées de Marie Velardi, des amoncellements stratigraphiques de Yoan Béliard en passant par la sculpture de sable de Théodore Fivel, dont les teintes polychromes évoquent des paysages science-fictionnels.

Ainsi, dès lors qu’est supposée une ambivalence entre information et création, entre narration et description, avec l’exposition Géodésie, le rapport que les artistes entretiennent avec l’espace est de l’ordre de l’ambiguïté. Ce qui est donné à voir, finalement, est le partage d’un vécu. Or il semble que ce vécu prime sur la nécessité de communiquer un savoir, rappelant que toute carte est, avant tout, une métaphore sensible du monde.

Julien Verhaeghe

Pauline Delwaulle, l'ile, film, 24mn, production le fresnoy-studio national des arts contemporains, 2012

Brigitte_Zieger,__El_Dorado_,_Film_d’animation_HD,_7_mn, _couleur,_2013

Visuels : 1- Theodore Fivel, Sand, sculpture de sable, 100x25x200 cm, 2014 / 2-Pauline Delwaulle, l’île, film, 24mn, production le fresnoy-studio national des arts contemporains, 2012 / 3- Brigitte Zieger, El Dorado, Film d’animation HD, 7 mn, couleur, 2013

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