« SCENES FROM A MARRIAGE » DE MARKUS ÖHRN : DESTIN DE COUPLE DÉLIRANT ET CRUEL

SCENES FROM A MARRIAGE – D’après Ingmar Bergman – Mise en scène et Scénographie : Markus Öhrn – Avec Hélène Morelli, Mathieu Perotto – Costumes, masques, perruques : Elin Maria Johansson – Création son, composition : Hans Appelqvist – Lumière : Anton Andersson – Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris – Du 20 mai ai 07 juin 2026 – Spectacle surtitré en Anglais – durée 2h20 avec 1 entracte.
L’interview de Jean et Marianne. Première séquence. Éclat fulgurant de lumière blanche et crue. Comme une déchirure irréparable. Prémonition d’un dénouement final inéluctable. Quelques minutes auparavant, devant le rideau rouge au format d’un imaginaire castelet en cinémascope, Markus Öhrn en personne vient saluer le public. Avec humour. Et nous dit brièvement ce qui le relie à Bergman. Dans son journal Bergman dit de « Scènes de la vie conjugale » que « Ce n’est pas un film. Quoi que ce soit ce n’est pas un film ». Alors ce que nous allons vivre est peut-être ce « quoi que ce soit ». En quatre séquences.
Série incontournable tournée à l’origine pour la télévision suédoise, Scènes de la vie conjugale fut adaptée au cinéma par Bergman en 1973.
Markus Öhrn résume brièvement. « Jean et Marianne suivent un schéma très familier : ils se marient, ils ont des enfants, ils cessent d’avoir des relations sexuelles, et un jour ils commencent à en parler, ce qui marque le début de la fin. » Tromperie. Jalousie. Banal scénario de couple en perdition s’il en est après dix ans de vie commune. Et pourtant tout ne sera que désir. Usé. Renaissant. Usé. Rentré. Retrouvé. Un cycle écrit comme un destin. Inévitable parcours. Et violence. Comme un corollaire. La violence domestique comme un « schéma masochiste » auquel il semblerait difficile d’échapper. Et de laquelle nous aurons ici une brillante démonstration. Vision exacerbée façon grand-guignol aux accents délibérément trash.
Markus Öhrn, plasticien de formation sculpte son spectacle plus qu’il ne le met en scène. Quatre épisodes reprenant quatre lieux de la série Bergman. Salon. Chambre. Cuisine. Bureau. Ici pas de psychologie et de longs discours. Scénographie dépouillée. Travail pointu sur la musique et le son très présents sans jamais envahir le propos. Éléments supplémentaires d’angoisse. Dérapages sonores sur le chemin de ceux du couple. Voix déformées des acteurs masqués. Comme pour palier l’usure du temps. Mettre en exergue chaque mot de plus vers le chaos final. Des mots atones. Comme des refrains parfois. Ces masques d’une rare simplicité. Et pourtant d’une expression fantastique. Qui concourent à la distance voulue par Öhrn. Éviter tout réalisme des situations. Alors le propos se renforce terriblement. Et les silences de ce couple en déroute deviennent troublants. Terrifiants de doutes. Chaque regard fixe devient inquisiteur. À chacun alors d’en rire. Ou pas. Antidote à l’introspection générale. Ce rire aussi grotesque que certains endroits du couple ivre de son amour devenu à tout jamais sinueux.
Blanc pur. Toujours au départ de chaque séquence. Interview entre deux plantes vertes. Et premiers décalages. Premiers dérapages. Les bases de cette déroute annoncée sont posées. Avant d’écouter rideau fermé un concerto pour violon de Bach celui préféré de Bergman.
Puis vient la deuxième scène. Chambre du couple. Blanc pur à nouveau. Pour mieux abriter les monstres. « Le mot vient de monstrare. Quelqu’un qui est là pour nous montrer quelque chose. » précise Öhrn. Pluriel des solitudes dans cette chambre conjugale où tout semble éteint dans une lumière grise. Et surtout le désir. Violon. Respirations. Lecture imperturbable de « Trou noir et distorsion du temps, l’héritage sulfureux d’Einstein ». Anecdotique ? Certes non quand tout bascule à l’annonce inopinée d’un enfant à venir. Lui lit. Tranquille. Alors elle entame l’histoire cruelle impudique et sanglante d’un fœtus avorté. Il lit. Il ne cesse de lire. Longue séquence gore déglinguée. Pleine de fureur et de sang. Délirante cruauté au sens où Artaud peut-être l’entendait. Souffrance d’exister. Forme de théâtre où musique geste et rythme pourraient ensemble former un langage particulier. Presque sacré. Saisissant à en rire. Nerveusement peut-être quand la fantasmagorie se confond avec une réalité brutale. Il lit toujours et encore. Comme ailleurs de cet enfant. Rire salvateur quand les murs rougeoient de traînées sanguinolentes et noirâtres. Après tout n’oublions pas que nous sommes au théâtre. Et le grandiose et l’outrance peuvent être de mise. Même dans l’horreur grotesque. Markus Öhrn y excelle. Les deux acteurs également dans un étourdissant duo d’amour et de haine sans frontière. Comme liés reliés par ce cordon ombilical de sang à tout battre. Ou quand enfin le père sorti un instant de son patriarcat joue négligemment avec cet enfant improbable. Écoeurante boulette visqueuse.
Partons ensuite à la campagne ! Séquence suivante. Filmée cette fois dans la cuisine. Avec gros plans. Aveu d’un amour fini. Aveu d’un amour naissant. Le cycle se produit. Il va partir. Elle ne dit rien. Ils s’empiffrent de pizza jusqu’à l’écœurement. Des fleurs de Claude Monet au mur. Bouches ouvertes à dégueuler de l’amertume. Grande bouffe et mauvaise conscience. Coupable mais heureux. Ou l’inverse. Quand les sentiments sont versatiles.
Suite et fin. Épisode quatre. Ou l’impossible divorce. Blanc éblouissant de vérité. Classeurs du temps. Classeurs comptables juxtaposés au mur. Et quand il faut acter la séparation elle devient alors impossible. Tout s’exacerbe. Accomplissement final de leur destin. Individuel et commun. Destin de merde au propre et au figuré. Violence terrifiante et cachée. Violence répétée. Graduelle. Les murs tracés de rouge. Jusqu’à l’inexorable finitude. Léger clin d’œil possible à Psychose d’Hitchcock dans une forme grandiloquente. Dans le fond la violence. Seul chemin possible d’une renaissance inscrite dans le cycle masochiste et funeste de leur amour. Liés. Déliés. Reliés. Jusqu’à ce chant final. Maladroit. Toujours teinté de rouge. La passion et le sang. Celui des blessures et de la vie. Sans cesse. Sans cesse « cracher le morceau ».
Pour incarner ce couple deux comédiens magnifiques Hélène Morelli et Mathieu Perotto. Éblouissants d’humanité et généreux. Le jeu masqué est un art particulier. Plus que jamais la rigueur, l’humilité, la précision et la sobriété sont nécessaires. Ici, ils sont parfaits. Grotesques pantins porteurs de tant de vérité pour cette magnifique « sculpture » radicale de Markus Öhrn.
Arthur Lefebvre
Avec Hélène Morelli et Mathieu Perotto – Scénographie Markus Öhrn – Costumes, masques, perruques Elin Maria Johansson – Création son, composition Hans Appelqvist – Lumière Anton Andersson – Assistant à la mise en scène Simon-Elie Galibert – Traduction Marianne Ségol-
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Photos Simon Gosselin
























