DANIEL SPOERRI : ATTRAPER LA VIE AVEC UN FILET À PAPILLON

Daniel Spoerri, Les choses de la vie – Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris – Jusqu’au 15 mai 2026.
Daniel Spoerri (né en Roumanie, 1930–2014) débute sa carrière comme danseur avant de se tourner vers la poésie concrète. Au début des années 1960, il rejoint le Nouveau Réalisme et devient l’un des initiateurs de l’Eat Art. Ce qui le distingue d’emblée tient à une méthode plus qu’à un style : une attention aux anecdotes, aux situations ordinaires négligées. Pour cette exposition, la galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois présente une quinzaine d’œuvres, accompagnées d’un catalogue remarquable, qui permet de mesurer la pertinence et l’actualité du travail de ce poète visuel.
Du bas-relief au prélèvement
Le geste de Spoerri est connu, mais souvent mal compris : fixer des objets pour produire ce qu’il appelle des tableaux-pièges. Il faut pourtant replacer cette opération dans une histoire plus longue. Du bas-relief antique aux assemblages de Robert Rauschenberg, une même question traverse l’histoire de l’art : comment faire coexister le plan et le volume. Spoerri déplace ce problème. Il ne compose pas, il interrompt. Une table après un repas, des assiettes, des verres, des restes : rien n’est déplacé. L’ensemble est fixé, puis basculé à la verticale. Le bas-relief n’est plus façonné, il est prélevé. De la représentation d’une scène, on passe à la captation d’un moment ; de la profondeur spatiale à une profondeur temporelle.
Pour comprendre la précision de ce geste, il faut quitter l’histoire de l’art et regarder du côté des sciences naturelles. L’entomologiste capture, prépare, épingle. Il ne transforme pas l’insecte : il le stabilise pour l’observer. Spoerri procède de manière analogue. Il prélève une situation, la fixe sans la recomposer — sauf dans le cas des « faux tableaux-pièges » — et la présente comme un spécimen. Ses œuvres fonctionnent comme des planches d’entomologie du quotidien. Nos objets deviennent des indices : traces d’un moment vécu, signes d’un comportement social. Il ne s’agit pas d’embellir, mais de retenir. « J’aime attirer l’attention sur des situations de notre vie quotidienne qui ne sont presque jamais remarquées », explique Daniel Spoerri, lui qui se décrit comme « l’humble serviteur du hasard », cherchant à fixer des situations que celui-ci a produites. Son protocole est explicite : « des objets trouvés au hasard, en ordre ou en désordre (sur des tables, dans des boîtes, dans des tiroirs, etc.), sont fixés (piégés) tels quels ».
Une entomologie du quotidien
Parfois, la situation préexiste. La table de la dame pipi du métro Strasbourg–Saint-Denis (1998) en est un exemple. Cette table devient un document ethnographique : non plus seulement la trace d’un repas, mais celle d’une condition. Les petits écriteaux manuscrits, soigneusement disposés, produisent aujourd’hui un effet de décalage : ils témoignent d’un temps où le soin apporté à l’accueil passait par l’écriture manuelle. On dépasse les objets pour imaginer la présence attentive de celle qui organisait cet espace avec précision. À l’inverse, les « faux tableaux-pièges » introduisent une part de construction. Le Parc de bébé (1961) inaugure cette série. « Une fois l’imagination acceptée […], le faux tableau-piège s’impose. Il consiste à imaginer et composer une situation qui, dans tous les détails, pourrait être due au hasard. […] Le faux, du moment qu’on entre dans le jeu, devient vrai. » Le protocole reste identique, mais le hasard est ici simulé. Même logique dans Good Year for the Mechanical Bride (1976), réalisé à partir d’objets trouvés au marché aux puces — vestiges d’un imaginaire domestique et industriel — organisés sur un tapis aux motifs ostensiblement virils — « cerf orgueilleux » — que Spoerri détourne avec ironie. Et si l’on doutait encore de cet humour, il suffit de regarder The Scarecrow (1920- de Buster Keaton : une maison où chaque objet a plusieurs fonctions, un système de cordes et de poulies permettant de préparer et consommer un petit-déjeuner sur une table dont la vaisselle est fixée. Une fois le repas terminé, la table se replie contre le mur. Même logique de fixation et de basculement — mais chez Spoerri, le dispositif cesse d’être fonctionnel pour devenir définitif.
La formule s’impose alors : attraper la vie avec un filet à papillon. À ceci près que Spoerri ne capture pas la vie en train de se faire, mais ce qu’elle laisse derrière elle. Là où la science classe, il décentre : une fourchette vaut une bouteille renversée, tout coexiste dans une égalité troublante. Et sous cette apparente neutralité affleure une dimension plus sensible. Fixer un instant, c’est toujours croire — de manière presque romantique — qu’on peut le soustraire au temps. Ses œuvres ont la tentation de l’immarcescible : quelque chose qui ne se fane pas, qui ne disparaît pas, qui résiste. Mais ce qui subsiste ici n’est pas la vie : c’est la persistance d’un souvenir sans durée.
Timothée Chaillou
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Images: 1- Daniel Spoerri, Teste fumanti – Mir raucht der Kopf (Têtes fumantes – J’ai la tête qui tourne) 1995-2000, Bronze patiné et métal, machine à fumée, 187 x 143,5 x 152,5 cm, photo © Aurélien Mole – 2- Daniel Spoerri, Parc de bébé (ou Parc à bébé), 1961, Assemblage d’objets sur panneau, 120,5 x 149 x 52,5 cm, photo © Aurélien Mole – 3- Daniel Spoerri, Der geile Biber (Le castor excité) 1988, Assemblage d’objets sur bois, 95,5 x 132,5 x 27 cm © Aurélien Mole – 4- Daniel Spoerri, Das letzte Hemd hat keine Taschen (On n’emporte rien dans la tombe), 1989, Assemblage d’objets sur bois, 171 x 194 x 52 cm, photo © Aurélien Mole – 5- Daniel Spoerri, Good Year for the Mechanical Bride 1976, Assemblage d’objets sur bois, 139 x 86 x 21 cm, © Aurélien Mole – Copyright succession Spoerri / ADAGP – Courtesy Galerie Vallois, Paris 2026.
























