TRIBUNE : L’ACTION SOCIALE ET LE REINVESTISSEMENT DE L’ART

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TRIBUNE : L’action locale et le réinvestissement de l’art.

Il semble assez notoire que le divorce entre les lieux publics consacrés à l’art contemporain, qui en résumé cherchent à être représentatifs au niveau local d’une culture mondialisée, et les artistes locaux, qui ne peuvent bien souvent que se fédérer en associations pour investir des lieux alternatifs et non officiel sans espoir de mener une véritable carrière raisonnablement rémunératrice, a été consommé dès l’apparition de ces établissements.

Or ce que dit en premier lieu l’oeuvre d’art mondialisée, c’est qu’un individu, qui n’est pas présent mais est représenté par ses œuvres, a bénéficié d’un régime d’exception pour produire des objets n’étant pas directement utiles. Face à ce type d’objet, un chômeur longue durée, par exemple, se sentira immanquablement aliéné. N’est-il pas temps de sortir de l’ « art contemporain » comme facteur de distinction sociale, indexé sur la possibilité d’exister à l’échelle globale, pour le réinscrire à l’échelle locale ? A vrai dire, ça ne serait pas exactement une nouveauté ; au contraire cela nous renvoie à des pratiques pré-historiques de l’art : ainsi comme l’a admirablement expliqué Marc Augé dans Le dieu objet (1988), l’objet symbolique qu’on pourra si on le souhaite et par convention appeler « objet d’art » sert à actualiser et pérenniser une idée, une croyance, et s’inscrit intimement dans un groupe existant essentiellement à l’échelle locale. Pour citer Christopher Lasch dans un ouvrage de 1979, The Culture of Narcissism. American Life in an Age of Deminishing Expectations : « La bureaucratie moderne a miné des traditions antérieures d’action locale, dont la renaissance et l’extension constituent le seul espoir face à la rupture du capitalisme » : de ce point de vue, comme on peut le lire au moins entre les lignes dans la très importante communication d’Amar Lakel et Tristan Trémeau « Le tournant pastoral de l’art contemporain » (prononcée en 2002), ce que l’on a nommé « esthétique relationnelle », qui prétend exposer un « bien commun », ne sort en réalité pas des conditions de l’exposition institutionnelle et amène notre chômeur longue durée à être aliéné de sa propre existence.

Nous demeurons dans un schéma où une instance prescriptrice dit à l’homme du peuple ce qui est bon pour lui, en prenant soin d’annuler le pouvoir d’action dudit homme du peuple. Pour revenir à (?), il faudrait qu’à l’ « exposition d’Etat » se substitue un retour de l’objet d’art à un état d’objet d’usage, qui aurait dans le même temps une fonction symbolique pour une communauté qui sache reconnaître l’individu en tant que tel. Trémeau et Lakel déclarent : « Le dispositif, par son innocente transparence, vous veut du bien. Mais tout est joué d’avance car “medium is message” nous à prévenu Marshall McLuhan. Accepter le jeu, c’est accepter la procédure pastorale qui lie la subjectivation à l’effacement dans la norme, l’effectuation de soi à l’exposition aux autres, la légitimité de sa vie à une dette absolue envers la communauté, le champ des possibles à un marché de libre échange » : on comprend aisément que la responsabilité individuelle et une véritable démocratisation de la pratique artistique sont les parents pauvres dans ce petit jeu. Au profit de l’Etat d’abord, s’affirmant comme classe dominante.

On m’objectera que l’individualisme a ses limites, et qu’à une situation de type « société contre l’Etat » qu’a décrit Pierre Clastres, une autre pourrait s’en suivre logiquement : « individu contre la société », qui signerait la fin du socius. Ce serait négliger que dans notre communauté de façade, à laquelle l’art contemporain participe, nous sommes déjà séparés, si l’on se réfère cette fois à Guy Debord. A celui du marché ensuite, par un chemin assez pernicieux : en faisant accepter l’oeuvre d’ « art contemporain » sous couvert de « lien social » dans une ambiance oecuménique, on prépare le cerveau du visiteur par ailleurs déjà assailli par le neuromarketing (qui a partie liée avec la neuroesthétique) à la consommation de biens matériels, à l’achat d’impulsion.

Un exemple tout à fait concret (qui fait même sourire à force d’être concret) : la marque de chausettes Happy Socks a requis les service du « rappeur » Snoop Doggy Dog qui se met en scène dans une vidéo que chacun peut voir sur le net en peintre : par un mécanisme simpliste que l’on peut si on veut affubler du titre ronflant de « neuromarketing » (la bonne vieille « réclame » n’était-elle pas déjà du « neuromarketing »?), la figure populaire du peintre vient légitimer la marque et signifier en sous-main sa « liberté de création ». David La Chapelle, dont j’ai par ailleurs dit le plus grand bien, a pour sa part fait une série de photos où les modèles arborent des chaussettes Happy Socks. Entre la bureaucratie d’Etat, l’illusion de démocratie et des âneries publicitaires de cet acabit, n’y a-t-il pas des chemins à trouver ? Les signes d’une ruine du maillage territorial des lieux consacrés à l’ « art contemporain » en France semble nous indiquer sa direction pour les années à venir.

Yann Ricordel

https://youtu.be/AXRHGzEldTw

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