ENTRETIEN : SARAH ZÜRCHER, « FEMININE FUTURES », LANGMATT MUSEUM, BADEN

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ENTRETIEN : Sarah Zürcher, directrice du Langmatt Museum, Baden (CH).

Sarah Zürcher a été choisie depuis peu pour diriger le Langmatt Museum à Baden en Suisse, près de Bâle. La transdisciplinarité entre les arts visuels et les arts de la performance est au programme dans ce lieu unique en son genre, une ancienne villa réaménagée en fontation.

Inferno : Vous êtes la nouvelle directrice du Museum Langmatt. Quelle est la vocation de la programmation artistique de ce musée ?

Sarah Zürcher : Le Musée Langmatt a pour vocation de mettre en tension sa collection d’oeuvres impressionnistes notamment, avec des expositions transdisciplinaires, des événements et un festival avec picnic au mois de juin. Il a été fondée par le couple de collectionneurs Sidney Brown (1865-1941) et son épouse Jenny Brown (1871-1968) dans une villa construite par l’architecte suisse Karl Moser. Cette villa est le lieu intime de vie des deux collectionneurs. Et, via leur activité industrielle dans l’entreprise Brown, Boveri & Cie, la villa Langmatt est marquée par l’histoire du progrès industriel du début du XXe siècle. Si la notion de maison ou de villa est en pleine mutation depuis le début du XXe siècle, la villa Langmatt est un modèle de ce changement. Dans son essai « Paris, capitale du XIXe siècle », Walter Benjamin ne fait-il pas le constat que la modernité transforme en marchandise l’espace domestique, en conduisant à une transformation des intérieurs en des lieux d’expression bourgeois ? La vocation de la programmation de la villa demeure liée à l’ensemble de ces questions. Le Musée Langmatt présente cette année plusieurs expositions transdisciplinaires, des événements et un festival du sous le titre générique allemand « Verhüllung und Enthüllung des Alltags » (Voilement et dévoilement du quotidien). Le voile, le velum, permet d’aborder une réflexion sur l’image et le réel singulière. Selon sa définition, le velum, « die Hülle », est une grande pièce de tissu qui joue le rôle de plafond ou que l’on utilise pour abriter un lieu. Et dans ce lieu, qui est intrinsèquement un point de rencontre entre l’espace privé et l’espace public, le voile devient un seuil, entre absence et présence, entre apparition et disparition.

Actuellement, vous avez invité Adrien Sina à collaborer à une exposition, qui sera présentée en deux volets. Elle s’intitule « Feminine Futures – The Membrane of the Dream I et II » et présente des photographies de danseuses et des avant-gardes féminines issues en partie de son immense collection. En quoi fait elle sens au Langmatt Museum particulièrement ?

Au moment même où le Musée Langmatt s’attèle à inventorier et reconstituer les écrits qui ont participé à la fondation et à la création de son Histoire, il a semblé opportun de bien différencier la collection des expositions temporaires sans pour autant les combiner, mais bien davantage les mettre à distance de manière à mettre en lumière l’époque à laquelle cette villa et cette collection ont été constituées. Cette année, la collection du Musée Langmatt reste distincte.

Cependant, l’on peut trouver de nombreuses correspondances, en particulier car « Feminine Futures – The Membrane of the Dream I et II » présente des figures féminine des avant garde du début du siècle. Lors de l’exposition universelle de 1900 à Paris, « Ville lumière », BBC (Brown Boveri & Cie.) présente grâce à une des premières centrales électriques ses premières turbines alors que Loïe Fuller construit son musée-théâtre où elle invite des personnalités du monde entier à danser et défend ses idées féministes. La nouvelle mobilité due en partie à la création du cinématographe et les phénomènes invisibles – électrique, énergétique, vibratoire – sont aussi mis en exergue dans les danses électriques de Loïe Fuller, les ballets mécaniques ou encore certains ballets lumineux futuristes…

Avec Isadora Duncan, qui préconise un retour à l’Antiquité grecque afin de redécouvrir les dispositions « naturelles » du corps, ou encore Rudolf von Laban, qui lors de sa visite de l’exposition universelle mettra déjà en garde contre « cette agitation robotique », il se crée parallèlement une résistance au modernisme technologique – l’histoire du Monte Verità en fait partie. Avec Suzanne Perrottet, Anne Denzler Duncan, Sophie Taeuber Arp ou Mary Wigman et Laban avec la création de leur école de danse ou encore Harald Kreutzberg avec son école de danse fondée à Berne , tous participent à une histoire dont la Suisse est constituée, un intéressant carrefour des mouvements d’avant-garde.

Vous avez invité aussi des artistes pour les jardins et le sous sol du Langmatt Museum pour une autre exposition « The Membrane of the Real ».

Dans The Membrane of the Real, Christopher Füllemann crée d’une part de nouvelles oeuvres en relation avec la famille Brown – Sulzer et l’histoire de l’industrialisation dans le parc du musée qu’il a fait interagir avec des performers lors du festival du mois de juin dernier. Jouant de références multiples, Christopher Füllemann développe un travail in situ avec lequel il entretient une approche protéiforme de la sculpture. Il prend en compte le quotidien et échafaude avec des matériaux variés une série de monuments à la gloire d’une époque incertaine qu’il tourne soit à la dérision, soit qu’il enchaîne.

Le Musée Langmatt présente également au sous-sol un film intitulé, Salomania, de Pauline Boudry et Renate Lorenz. Ce film réalisé en 2009 reconstruit la danse des sept voiles d’Alla Nazimova dans son film muet de 1923, intitulé Salomé. On peut y voir aussi des extraits de répétition du Solo de Valda créé en 1972 par la chorégraphe Yvonne Rainer qui s‘est inspirée du film de Nazimova. Cette installation s’intéresse à la figure de Salomé en tant que figure transgenre et en tant que appropriation queer de l‘exotisme. Le début du 20e siècle vit naître une vague d‘enthousiasme pour le personnage de Salomé, vague d‘enthousiasme à laquelle on donna le nom de Salomania. Des femmes se réunissaient pour imiter la danse des sept voiles et toute une série de danseurs sont devenus célèbres grâce à leur interprétation de Salomé. Cette figure représentait une liberté sexuelle et mettait en exergue l’indépendance entrepreneuriale de ces femmes, devenant alors icône de la subjectivité gay.

Avec cette première édition du festival de performance et de danse qui sera annuel, vous marquez une étape dans votre programmation. En quoi la transdisciplinarité est-elle particulièrement importante pour vous ?

Aujourd’hui, la création ou la production de savoir n’est pas une simple accumulation de connaissances spécialisées, mais un développement aux frontières des disciplines, qui offre une démarche prospective et creuse un sillon commun d’expériences. C’est bien en décloisonnant les catégories fondamentales et les différentes disciplines vers leur circonférences multiples que l’innovation devient possible.

Propos recueillis par Juliette Soulez

Visuel : Feminine Futures, La RibotMas distinguada – Photo Nyima Leray

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