ENTRETIEN : LAURENT DEROBERT, « LE BORD DES MONDES », PALAIS DE TOKYO

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ENTRETIEN avec Laurent Derobert, autour de son action « Le tour du manque en 80 nuits », dans le cadre de l’exposition « Le bord des mondes » au Palais de Tokyo. 

Bien nommée « mathématiques existentielles », la recherche de Laurent Derobert entre art et science est vouée à la traduction de l’expression du sentiment en mathématiques appliquées. Dans l’exposition « Le Bord des mondes » au Palais de Tokyo, l’artiste recevait les visiteurs tous les soirs pour opérer ce qu’il a appelé Le tour du manque en 80 nuits.

L’enjeu était de formuler avec l’algèbre et la géométrie les sentiments, les émotions et les doutes qui caractérisent le manque. Sur un grand mur courbe, une grande équation de symboles apparaissait en transparence, tandis qu’au dos, Laurent Derobert, à l’écoute, transposait en terme mathématique les confidences du public. A l’issue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Laurent Derobert a défoncé son mur à la masse, mais il a conservé quelques fragments que la galerie Perception Park à Paris expose jusqu’à la rentrée dans le premier volet autour du manque. Le second volet présentera une traduction par l’artiste des écrits de Milan Kundera.

Une autre aventure l’a mené à la cité des arts à Montmartre et à la Tour Eiffel, pour déployer « un univers poétique autour des mathématiques à travers le prolongement par l’imaginaire des racines réelles des pieds de la Tour Eiffel qui par un calcul de trigonométrie sphérique traverse la Terre au large d’Hawaii, de l’ile de Pacques, de Java et de l’antarctique. » Pour poursuivre ce geste poétique, des navigateurs exploreront l’année prochaine les quatre origines données de la tour Eiffel.

Laurent Derobert travaille aussi avec Marie-Agnès Gillot qui est danseuse étoile du ballet de l’opéra de Paris et un collectif de danseurs, autour des danses perdues des labyrinthes de l’Antiquité. Instruit par un dossier scientifique d’après des textes de l’antiquité chez Homère, Plutarque, Apollodore, Polux et quelques fragments iconographiques, ce travail tend à la restauration de « la toute première performance de tout les temps » : Thésée mimant et reportant l’énigme du labyrinthe duquel il était sorti.

A la demande de Marie-Ange Gillot, Laurent Derobert était allé cherché du sable de Thélos dont elle s’est servie pour danser en duo avec Benjamin Pech. Bientôt, ils ramèneront ensemble ce sable et représenteront leurs chorégraphies dans deux des plus grandes prisons de France, notamment à Arles. Laurent Derobert prévoit aussi de partir en Méditerranée pour consulter les oracles des 5 sibylles, reproduites par Michelangelo dans la Chapelle Sixtine, au large de Cumes, au nord de Naples, de Delphes, d’Akabat, d’Erythrée.

Laurent Derobert s’est prêté au jeu de l’interview et explicite davantage sa pratique avec les mathématiques existentielles, entre langue savante et lyrisme.

Inferno : D’où vient ton intérêt en tant que mathématicien pour la science inexacte qu’est la sphère des sentiments ?

Laurent Derobert : J’ai d’abord étudié puis enseigné à l’université les mathématiques appliquées et je voulais faire feu de tout bois et exprimer avec le langage qui était à ma disposition un chaos sentimental. A l’invitation des artistes qui m’entouraient, j’ai développé ce langage mathématique pour exprimer l’intime. J’utilise un langage scientifique robuste, exact, rigoureux, mais sans jamais expliquer.

Quels sont tes outils fondamentaux ?

Ce sont l’universel du langage mathématique et la singularité de l’intime. J’explore les troubles de l’intime mais en ayant comme souci de les rendre les plus communicables possible à l’aide de ce langage mathématique. Les mathématiques existentielles sont un langage qui nous permet de parler de l’amour dans la langage de Bourbaki et de Pythagore. C’est une langue qui s’adresse à tous.

Tu portes le projet d’un esperanto en quelque sorte ?

C’est un esperanto sentimental. L’avantage des mathématiques par rapport à l’espéranto, est en réalité qu’elles sont encore plus poétiques dans la mesure où elles contiennent un maximum de liberté dans un minimum de symboles.

Mais si un résultat mathématique se donne comme une vérité, un sentiment n’est jamais une vérité.

Les mathématiques ne donnent pas toujours des résultats, elles formulent aussi des problèmes insolubles. Les grands problèmes mathématiques de l’Antiquité, la quadrature du cercle, la trisection de l’angle, la duplication du cube, sont insolubles, c’est prouvé. Je travaille dans cette tradition-là. J’utilise le langage de l’algèbre et de la géométrie pour traduire des apories. Les mesures opérées sont fondamentalement subjectives – ce qui fait dresser les cheveux sur la tête des physiciens, mais qui est très apprécié par les mathématiciens -. On peut imaginer une métrique subjective, une capacité d’arpenter le monde et sa sensibilité avec un étalon qui est lui même élastique.

Que fais-tu du paramètre du temps, important pour exprimer les sentiments ?

J’aime beaucoup cette phrase de Paul Valéry : « Tout ce qui est simple est faux, mais tout ce qui est complexe est inutilisable. » Quand on modélise des choses on doit toujours faire cet équilibre entre la simplification qui est absurde et la complexité d’un modèle qu’on voudrait bien compléter à l’infini mais qui de fait sera un monstre inutilisable. La spécificité de ces variables réside dans des valeurs qui fluctuent dans le temps et selon les personnes. La variable d’Ariane par exemple, dans le modèle, est instruite du sentiment d’être aimé par les personnes que l’on aime. Donc elle fluctue. On peut aussi imaginer des indices de variabilité de ces variables. Certaines personnes sont relativement constantes, d’autres ont une vie intellectuelle et affective avec de grands reliefs.

Tu travailles dans le cadre de l’art. Pourquoi ?

Je côtoie peu d’artistes mais je sais saluer l’oxygène. J’ai été inventé comme artiste par différents mentors, dont Jean-Marc Ferrari, l’ancien directeur de l’école des beaux-arts d’Avignon, et Jean de Loisy, le Président du Palais de Tokyo, et je m’amuse bien plus. C’est un terrain d’exploration de la conscience bien plus vaste que celui des laboratoires scientifiques étriqués aujourd’hui. Mais je n’ai pas renoncé à modéliser avec des camarades du CNRS.

Qu’est-ce qui fait oeuvre dans ton travail ? Te sens-tu proche d’autres démarches ?

Je suis un artiste sans oeuvre. Il s’agit davantage de ma trajectoire existentielle que de mes pièces. J’ai des mentors vivants ou morts, je suis en particulier fasciné par les maîtres qui ont tressé philosophie, poésie et mathématique, Spinoza ou Roubaud. Je me sens proche aussi de Fluxus, des artistes qui n’en ont rien à cirer des catégories.

Propos recueillis par Marie Panin

Laurent Derobert « Fragments de mathématiques existentielles » © Photo André Morin

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