BAL TRAP: MAGUY MARIN DONNE UN « DEUX MILLE VINGT TROIS » QUI NE RATE PAS SA CIBLE

2023 maguy marin

Deux Mille Vingt Trois – Chorégraphie Maguy Marin – Maison de la Danse de Lyon – du 8 au 10 novembre 2023.

Bal trap

Un jour que je l’avais invité à faire une conférence sur Pina Bausch, le (grand !) directeur du théâtre de la Ville de Paris, Gérard Violette, me dit « tu te rends compte, en 2009, il y a encore des gens qui partent en gueulant des représentations de Nelken ! ». Et, à bien y réfléchir, elles/ils ne sont pas si nombreux(ses) en 2023 à pouvoir se vanter de faire se lever les spectateurs ; Maguy Marin, elle oui ! Avec sa nouvelle pièce « Deux Mille Vingt Trois », présentée à La maison de la danse de Lyon, elle n’y va pas de main morte !

Comme chez sa consœur, la pièce commence par un écroulement d’un haut mur… Chez Pina, c’était des parpaings de ciment, ici ce sont des boîtes où sont écrits les patronymes des 350 plus grandes fortunes du monde… On y voit quelques noms français, mais pas tant…

Après ce fracas, six danseurs entrent dans une farandole joyeuse. Le mur du lointain du théâtre est d’un ciment brut… Une pauvre guirlande est accrochée côté cour vers le centre…

Le désordre règne sur scène… les boites jonchent le sol… L’écroulement du capitalisme fait désordre. La chute du mur est un choc et les rebus serviront de base à la reconstruction d’une nouvelle agora à laquelle s’attellent, dans la peine ombre, les danseurs pendant le reste de la pièce. C’est laborieux mais lorsque tout s’éclaire, c’est un espace impossible à imaginer, presque beau qui nous apparaît. Et finalement l’endroit d’un espoir Maguy Marin et sa troupe marquants ici leur optimisme, sinon à quoi bon !

Dès le début de la pièce, deux danseurs apportent un grand écran où vont s’afficher portraits et images chocs qui vont servir, comme elle l’avait fait dans « Y aller voir de plus près », sa précédente pièce, à montrer les fils de ce monde de la richesse et du pouvoir… Sans pitié, souvent drôle… tout le monde y passe… politiques en exercice, personnalités des médias…

Maguy Marin s’évertue à montrer ce qui fait que ce monde ne peut pas aller bien car trop de connivences, pas de contre pouvoir, tout est tenu par le même type de personnes, toutes formées dans le même moule… et ce qui permet à la chorégraphe – encore et toujours chorégraphe !- de faire ce lien : ce sont leurs déclarations… les mots qu’ils disent et qui décrédibilisent leurs postures.

Les scènes sont entrecoupées par le passage d’une figure insolite – hommage au chorégraphe Kasuo Õno avec son personnage célèbre de La Argentina ? – en kimono, avec masques et chapeaux improbables. Cette marionnette traverse le plateau au son de bruits de ferraille pendant que sur l’écran une planche à billets s’active à émettre des euros, toujours plus.

Le spectacle est un véritable bal trap. Personne n’échappe à l’inventaire… et les digressions – on passe, par exemple, de Stéphane Bern au centenaire de la mort de Napoléon ! – on écoute les paroles des uns, le cynisme des autres. Pour les spectateurs les plus proches de ces thèses : trop d’immigrés, trop d’étrangers… ils partent… l’arrivée du chien en bois d’Emmanuel Macron – en vente dans la boutique en ligne de L’Elysée ! Véridique – est la goutte qui fait déborder le vase et les gens prennent prétexte à ce que « ce ne soit pas de la danse » pour partir, ne supportant ni de voir ce qu’on leur montre ni d’accepter qu’on puisse le faire…

Maguy Marin et ses danseurs ne résistent pas à quelques raccourcis qui peuvent poser question ni à quelques sophismes faciles et c’est le but : nous faire réagir, nous obliger à percuter plus vite que notre ombre pour sauver ce qui peut l’être encore en nous et autour de nous…

Ce nouvel opus est une grande baffe qui réveille. Un moment qui nous fait sortir de notre léthargie, qui remet nos neurones en place et n’ayant plus rien à perdre, Maguy Marin s’y colle… Question de salubrité publique : merci à elle et tant mieux pour nous !

Emmanuel Serafini

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