VALÈRE NOVARINA, POÈTE DU THÉÂTRE ET DE LA PAROLE INCARNÉE

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HOMMAGE. Valère Novarina, dramaturge, poète et artiste, disparu le 16 janvier 2026 à l’âge de 83 ans.

Nous avions eu la chance de rencontrer Valère Novarina il y a quelques années, alors qu’il préparait Le Vivier des noms pour le Festival d’Avignon (2015). C’est dans son atelier, baigné de lumière et perché sur les hauteurs des Buttes-Chaumont, qu’il nous avait accueillis. L’espace d’un après-midi inoubliable, porté par son énergie contagieuse, nous avions parlé de son art, celui de la peinture et celui de la parole.
Hommage à un grand homme de théâtre, disparu à l’âge de 83 ans.

Quentin Margne : De quelle façon avez-vous travaillé sur l’œuvre d’Artaud durant vos études ?

Valère Novarina : À l’époque, il n’y avait pas grand-chose sur Artaud : le doctorat d’un médecin, le Dr Armand Laroche, une étude de Simone Benmussa dans les Cahiers Renaud-Barrault et un beau texte de Derrida, La Parole soufflée, dans Tel Quel… Et seuls les deux premiers volumes des Œuvres complètes étaient disponibles chez Gallimard… Je passais mes journées à la Bibliothèque nationale. C’est là que je travaillais la plupart du temps. J’ai vécu isolé, en immersion totale dans Artaud, pendant une année, ne lisant que lui ; je ne l’ai pas rouvert depuis. J’ai eu la chance de rencontrer quelques-uns de ses proches : Henri Thomas, Robert Macguire, Roger Blin… J’ai passé de longues après-midi chez Paule Thévenin, à recopier patiemment le registre de mise en scène que Roger Blin avait tenu pendant les répétitions des Cenci. Mon travail s’intitulait Antonin Artaud, théoricien du théâtre.

Quelle a été la genèse du projet du « Vivier des noms » à Avignon cette année 2015 ?

Valère Novarina : Mon travail tourne depuis longtemps autour d’une source perpétuelle de noms ; ils sont comme une semence : ils s’éparpillent, se disséminent, deviennent des dessins, prennent la parole. Il y en a un peu plus de cinq mille — 5 774 environ. Je les range dans un cahier appelé Le Nominaire. Je les range, les trie, les consulte, les choisis, les isole pour les dessiner ou les faire parler. Trois cent soixante-cinq d’entre eux figurent dans Le Babil des classes dangereuses, deux mille cinq cent quatre-vingt-sept dans Le Drame de la vie ; ce ne sont pas des personnages, des identités théâtrales ou romanesques, mais plutôt des anthropoglyphes. Des figures humaines jetées vite, des offrandes. Une sorte de déversement perpétuel, de dissémination d’animaux humains. Une litanie, un cortège. Une théorie humaine. Je les trace à l’encre noire et au crayon rouge. Je renverse leurs phrases. J’en ai, pour Le Vivier des noms, un défilé hypnotique.
Comptés et recomptés souvent, jetés sur la page comme des osselets, ils peuvent parfois aider à retrouver un chemin, sortir du labyrinthe. Il y a dans cet afflux, dans cet amas sans fin de noms, quelque chose d’une pratique divinatoire. De même, il me semble que le travail du rythme, le travail de la rime dans l’écriture ne relèvent pas de l’ordre de l’apparition, du sens ou de l’expression, mais de l’ordre du pressentiment. Le langage devine nos pensées. Comme si toutes les phrases avaient été écrites avant nous.

Comment doit-on interpréter le dessin dans votre œuvre ?

Valère Novarina : Souvent, à la montagne où je me retire pour travailler à l’écart, au lieu d’écrire, je dessine sur les feuilles continûment, toute la journée. Comme si j’étais interdit de langage. À La Rochelle, j’ai organisé une séance de dessination publique : j’ai dessiné sans cesse pendant deux jours, avec autour de moi des « accrocheurs et accrocheuses », des « sécheurs et sécheuses » : toute une équipe entraînée et se relayant comme dans un bloc opératoire, pour les épingler un à un sur les parois de la Tour Saint-Nicolas. Deux mille cinq cent quatre-vingt-sept dessins.
Je dessine jusqu’au bout, à travers la fatigue, au-delà de l’épuisement. Il s’agit de traverser une épreuve. J’ai commencé à l’époque où apparaissait la figuration libre ; il me semblait, au contraire, pratiquer quelque chose comme la figuration obligatoire. Au fur et à mesure que les dessins étaient accrochés, apparaissait sur le mur une sorte de partition, un électrocardiogramme, quelque chose de sismique…
De même, j’écris depuis presque toujours au mur, à la verticale, comme on corrige des épreuves, par relecture, reprises, renaissance du texte à l’envers, par développement imprévu et beaucoup par lapsus de lecture. Je ne pars jamais d’une page blanche, mais d’un monceau de bribes, de déchets, de choses d’abord rejetées, qu’il faut relever, reprendre.

Selon vous, quel est le sens de l’écriture ?

Valère Novarina : J’entends dans le mot sens non une résolution, une équivalence, une égalité, mais une dynamique, une orientation dans l’espace, une aimantation ; un agencement de forces contradictoires. Une orientation multiple. Il est très beau qu’en français, l’orientation ait quelque chose à voir avec l’orient. Il existe des courants, des cours, des flux dans l’espace et dans le langage. En travaillant, on a affaire à ces forces, et on en est aussi le jouet. Ceci dans le théâtre du langage, comme sur la page du plateau.
La page et le théâtre sont des champs de forces. Comme nous-mêmes, nous sommes un théâtre de forces. Je ne crois pas du tout à l’identité humaine, à l’individu propriétaire, à la fiche psychologique ou sociologique de chacun, mais aux champs de forces de l’animal humain. Je rappelle souvent aux acteurs cette phrase de Marx : « La société n’est pas composée d’individus, mais de rapports. » Et aussi, à chaque première répétition, cette extraordinaire constatation de Jarry : « À travers tous ces accidents subsiste l’expression substantielle, et dans maintes scènes le plus beau est l’impassibilité du masque un, épandant des paroles hilarantes ou graves. Ceci n’est comparable qu’à la minéralité du squelette dissimulé sous les chairs animales, dont on a de tout temps reconnu la valeur tragi-comique. » Elle est extraite d’un texte intitulé magnifiquement De l’inutilité du théâtre au théâtre.
C’est pourquoi certains « personnages » du Vivier des noms portent des noms étranges : Le Désindividu, Le Déséquilibriste, Autrui, Personne, Le Délogicien. Le Délogicien ne doit pas être confondu avec l’Illogicien, car il défait aussi le lieu, nous déloge. Les joies du théâtre proviennent toujours d’un certain vertige : un renversement, un retour aux sources paradoxales de la pensée.
Le langage est un fluide ; la linguistique devrait être considérée comme une partie de la physique des fluides. Je ressens cette idée de circulation, d’inversion. Le langage va à l’envers. Il n’y a pas qu’en allemand que le verbe se place à la fin et délivre la phrase. Je m’aperçois de ça aux théâtres et en écrivant. Le langage agit dans l’espace. Il agit non pas sur une surface, mais profondément, en volume. Toute représentation du langage sur une feuille de papier est fausse ; le langage agit dans un volume : le volume de notre corps, du corps du lecteur, du corps de l’acteur. Il agit par rebond, par capillarité ; il heurte les murs, et les spectateurs les uns après les autres. Il passe d’un corps à l’autre. Le théâtre est un extraordinaire laboratoire où l’on saisit le langage sur le vif ; c’est le lieu de la linguistique à vif.

Comment le langage communique-t-il l’incommunicable ?

Valère Novarina : Wittgenstein termine son Tractatus par : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire » ; j’ai transformé cette phrase en : « Ce dont on ne peut parler, c’est cela qu’il faut dire. » C’est la devise de mon travail.

Pour écrire, vous vous isolez. Pourquoi ?

Valère Novarina : Oui, j’écris beaucoup à la montagne. J’ai besoin d’être tranquille et dans un grand espace, une grange ou un atelier. Je travaille par déambulation, par ronde au milieu du texte affiché.
Il existe quatre états du texte (comme Henri de Lubac, Emmanuel Levinas ou Philon d’Alexandrie nous parlent des quatre sens de l’Écriture) : le texte est d’abord uniquement dans la tête sourde de celui qui l’a écrit. Ensuite, il y a la première lecture par la voix des acteurs ; c’est le même texte, mais vous l’entendez tout autre. Ensuite, les acteurs se lèvent, s’aventurent dans l’espace : tout s’entend à nouveau autrement. La quatrième phase, le quatrième état, c’est lorsque le public écoute le texte : personne n’entend de la même façon, personne ne voit la même chose. Il y a comme quatre bains révélateurs successifs sur le texte. C’est très curieux…

Qu’est-ce qui fait que des gens se rassemblent pour aller au théâtre ?

Valère Novarina : Chaque fois que le public est mêlé, contradictoire, sa force se déploie. L’émotion est complètement libre et plurielle. Dans notre travail, nous luttons sans cesse contre les ambiances, les climats, le brouillard simpliste des émotions. Un rapport singulier s’instaure avec chaque spectateur. Les plus beaux moments, c’est vraiment lorsque l’un rit et l’autre pleure. La force du théâtre est cette multiplicité une, cette ouverture en grand de l’éventail humain. Le théâtre vient nous creuser, nous ouvrir, chacun d’entre nous, un à un.
La bonne nouvelle du théâtre est toujours que l’animal humain n’a pas encore été capturé  !

 

Propos recueillis par Quentin Margne. Paris, 2015.

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