« IDOMENEO, RE DI CRETA »: CALIXTO BIEITO FAIT SURGIR TOUT UN PEUPLE DE CHIMÈRES ET D’APPARITIONS DANS SA BRILLANTE MISE EN SCÈNE

CRITIQUE. IDOMENEO, RE DI CRETA – d’après l’opéra de Wolfgang Amadeus Mozart (1781) –  livret de Danchet pour l’Idomeneo (1712) di Campra – Musica di Wolfgang Amadeus Mozart – Création Residenztheater, München, 29.1.1781 – Direction musicale : Enrico Onofri – Mise en scène : Calixto Bieito – Avec le ténor américain : Joshua Stewart, la mezzo-soprano française : Gaëlle Arquez, la soprano israélienne : Shira Patchornik, la soprano américaine Kathryn Lewek, le ténor américain : Michael J. Scott et le ténor allemand : Frederic Jost – Chef de cœur : Emmanuel Trenque – Orchestre symphonique de la Monnaie – Au Théâtre Royal de La Monnaie, Bruxelles, jusqu’au 28 mars 2026. Chanté en italien, surtitré en français et en néerlandais. Durée : 3h10 avec entracte.

« Hors des flots, en moi d’autres flots s’agitent, plus funestes encore. Et Neptune, toujours présent, ne cesse point de menacer. Féroce dieu ! dis-moi au moins : si de ce naufrage mon cœur est si près, par quel sort cruel ne fait-il point sitôt naufrage ? ». Idoménée

La mythologie grecque, on le sait, est profondément cruelle. Caractérisée par des dieux capricieux, vengeurs et tyranniques, leur omnipotence défie toute morale humaine. Les mortels sont souvent victimes d’enlèvements, de viols, de châtiments éternels, disproportionnés, et même de métamorphoses forcées. Les héros, quant à eux, subissent le plus souvent la colère divine. Si la violence devient presque banale, cette cruauté doit néanmoins être perçue comme une exploration de thèmes universaux tels que l’amour, l’intégrité, la jalousie ou la vengeance des simples mortels. Une manière de refléter le monde et la lutte acharnée pour la survie comme des phénomènes naturels. C’est probablement ce que ces récits tragiques, ces épopées héroïques, tentent d’expliquer.

Des récits présentés comme des vérités lointaines, venues d’un autre temps. Et pourquoi pas une manière d’explorer les profondeurs de la psyché ? C’est sans doute cette maturité complexe qui influencera la mise en scène de l’espagnol Calixto Bieito.

Parmi les récits qui continuent d’inspirer la création artistique sous toutes ses formes, figure la célèbre légende de Troie. Elle relate l’histoire d’une guerre mythique qui dura dix ans, opposant les Achéens (les Grecs) aux habitants de la cité de Troie. Au cœur de ce drame, se trouve l’enlèvement par Pâris (fils du Roi Priam de Troie) de la plus belle femme du monde, Hélène, épouse de Mélénas, roi de Sparte. De nombreux héros grecs de retour de la guerre, tels qu’Ulysse, Achille, Ajax ou encore Hector et bien sûr Pâris (pour ne citer qu’eux), connaissent des sorts tragiques.

L’un d’entre eux est, Idoménée, roi de Crète, l’un des prétendants d’Hélène, fils de Deucalion et petit-fils de Minos. Idoménée commanda l’armée crétoise durant la guerre de Troie. Sa légende fut notamment popularisée par l’opéra de Wolfgang Amadeus Mozart.

Une intrigue en trois actes :

Idoménée, roi de Crète, remporte la bataille de Troie et envoie des prisonniers de guerre sur son île, parmi lesquels Ilia, fille du roi Priam de Troie. Dans ce premier acte, on la voit tourmentée par l’amour complexe qu’elle éprouve pour le prince Idamante, régent de Crète – qui l’a sauvée d’une tempête à son arrivée – et par son désir de vengeance, car il est le fils de celui qui a causé la défaite de son peuple.

Cette amour est réciproque. Mais la belle, dans un premier temps, repousse Idomeneo.

Après avoir comploté, avec son frère Oreste, la mort de leur mère Clytemnestre et de son amant Égisthe, et avoir ainsi vengé le meurtre de son père, Électre, fille du roi Agamemnon, fuit Argos pour se réfugier en Crète. Elle aussi est amoureuse d’Idamante et nourrit une jalousie féroce envers Ilia.

La rivalité entre les deux femmes alimente une grande partie de la tension dramatique de ce récit.

De retour de la guerre de Troie, Idoménée est pris dans une violente tempête. Au milieu des vagues déchaînées et des rochers à fleur d’eau, il fait un terrible serment à Neptune, dieu de la mer : si lui et son équipage survivent, il sacrifiera la première personne qu’il verra à son arrivée. Accablé par la tragique nouvelle de la mort supposée de son père dans un naufrage, Idamante erre seul sur le sable et ne reconnaît pas son père -désormais en haillons- lorsqu’ils se retrouvent face à face sur la plage. La situation vire au cauchemar. Idoménée, roi de Crète, est confronté à un choix déchirant : épargner la vie de son fils ou sauver son peuple.

Quel sera le dénouement de cette histoire ? Ilia épousera-t-il Idamante ? Le roi Idoménée sacrifiera-t-il son fils à Neptune ? Quel sera le rôle d’Électre ? Comment réagira le peuple ?

« Jouer sur des instruments historiques permet d’explorer des sonorités qui nous seraient sinon inconnues, travailler avec un orchestre moderne amène à se mettre en quête de couleurs qui combinent les pratiques anciennes et les caractéristiques des instruments modernes ». Enrico Onofri (*)

C’est la première fois qu’Enrico Onofri dirige l’orchestre symphonique de La Monnaie. Magnifique et enchanteresse, sa direction porte le spectacle avec une finesse magistrale. La version proposée est celle de Munich qui privilégie l’interaction organique entre voix et instruments. L’artiste italien trouve un « équilibre entre les sources historiques et les sensibilités modernes, préférant éviter les extravagances trop simplistes ». Et pour ce, il aborde la musique avec « force du cœur et de l’esprit » sans perdre de vue que « la musique est un langage ».

Avec des pages symphoniques accompagnant l’apparition des tempêtes et de ballets, l’orchestre s’affirme pleinement et devient partie intégrante du spectacle, c’est un personnage bien plus qu’un accompagnant. Les chœurs, nombreux et variés, sont essentiels et particulièrement intéressants ; ils expriment tour à tour la tempête, la vengeance, les supplications et la joie. Impressionnant.

Mise en scène : plongée dans un esprit instable.

« Dans un esprit traumatisé, l’imagination et la réalité ne se distinguent plus clairement l’une de l’autre ». Calixto Bieito, metteur en scène.

Est-ce l’esprit du roi, un hôpital psychiatrique ou la Crète ? Difficile de dire ce qui prime. Mais son monde est un monde de traumatismes. Bieito reste insaisissable ; nous ne savons plus où nous sommes. Cependant, il est essentiel de comprendre qu’il s’agit un peuple de chimères, d’illusions, d’apparitions et de tant de traumatismes, souligne le musicologue et coach vocal Charles-Henry Boland, dans son introduction avant la représentation.

Sur scène une énorme structure modulaire, faite de métal et d’une sorte de plexiglas translucide, servant d’espace aux effets lumineux. L’ensemble est résolument minimaliste et contemporain. Des accessoires de plages sont disséminés çà et là. Des personnages vêtus de blanc, tels des médecins ou infirmièr/es y déambulent. Le décor évoque un hôpital psychiatrique. Des projections violentes apparaissent tantôt sur les murs, tantôt l’image de la mer déchainée ou des vidéos d’enfants en bas âges jouant et courant. On les imagine extraites des tendres souvenirs du roi de Crète, tourmenté par la promesse faite à Neptune. Un ensemble étrange qui plonge les spectateurs dans la psyché des personnages, frappant parfois la structure de leurs poings, symbole de névrose obsessionnelle, de pensées intrusives. Certaines scènes sont choquantes et laisse le public perplexe. Électre cède à ses désirs érotiques, jouant avec les chaussures du prince Idamante.

C’est la première fois que l’Espagnol Calixto Bieito met en scène à l’Opéra de La Monnaie. Selon lui (*), « Idomeneo ne raconte pas l’histoire d’un héros qui revient de guerre, mais celle d’un homme qui ne peut en revenir entièrement (…)». Et, plutôt que de présenter Idoménée comme un roi « faible » il choisit celle d’un roi « fracturé », avec ses instincts de survie et ses souvenirs violents, son « insupportable sentiment de culpabilité ». La guerre se poursuit dans son esprit avec tous les effets néfastes qui en découlent. Avec sa mise en scène, l’artiste espagnol tente de « placer le spectateur dans cet état d’esprit instable, où le passé s’immisce constamment dans le présent et où les décisions sont prises depuis un espace dominé par la peur ». D’où la mer qui surgit de ses souvenirs.

Élément essentiel de ce spectacle, la mer est omniprésente. Plus qu’un simple paysage, elle devient le lieu où « tout se perd et réapparaît ». Une mer qui s’anime et fait remonter à la surface toutes sortes d’objets, symboles de la mémoire à travers les âges. Les chœurs lui rendent un vibrant hommage.

Toujours selon Bieito, Idomeneo touche la corde sensible de l’éducation : « la difficulté qu’ont les parents à ne pas faire de leurs enfants les garants de leur propre survie symbolique ».

Ce n’est pas sans rappeler les relations complexes entre Mozart et son père Léopold. Mêlant amour profond, admiration mutuelle, une soumission difficile pour le jeune virtuose, qui finit par une rupture presque inévitable. Bien que Léopold ait joué un rôle crucial dans la vie de son fils Amadeus, il n’en était pas moins omniprésent tout en exerçant un contrôle autoritaire. Le jeune Mozart n’a que 25 ans en 1780 lorsqu’il est sollicité pour la création d’un opéra par Charles-Théodore, duc de Bavière, alors qu’il travaille toujours sous les ordres du prince-archevêque de Salzbourg, Hiéronymus von Colloredo. Prince avec lequel il entretient des relations houleuses et conflictuelles. Il rêve d’une liberté artistique et la création d’Idomeneo va lui en donner l’occasion puisqu’il se rend à Munich pour y travailler et rencontrer les artistes qui vont l’accompagner dans ce projet. Notamment le plus grand orchestre d’Europe de l’époque, l’Orchestre de Mannheim. Idomeneo est le choix imposé par le duc de Bavière. Dans son adaptation de la version d’André Campra sur un texte d’Antoine Danchet, Mozart va collaborer avec le librettiste Giambattista Varesco. Ils vont déjouer le destin des héros par rapport à l’original, et le réduire à trois actes.

Certaines scènes de l’Opéra d’Idomeneo, roi de Crète, sont extrêmement violentes, notamment lorsque le fils de ce dernier s’acharne sur son géniteur. On peut y voir une structure symbolique fondamentale nécessaire à la structuration psychique de l’enfant vers ce que l’on peut définir comme son entrée dans la culture et l’établissement de la loi. Pour Mozart, on pense au père ou au prince-archevêque. Une façon de se détacher de l’emprise des deux hommes. Ce qui adviendra d’ailleurs plus tard dans la vie du jeune Mozart. Lorsque pour cet opéra, il s’intéresse tout particulièrement, au-delà de la musique bien sûr, à la partie théâtrale on peut librement imaginer que les scènes lui sont inspirées par les désirs de l’inconscient. Œuvre charnière pour la carrière de ce compositeur extraordinaire, « Idomeneo, re di Creta » va influencer profondément son approche théâtrale et musicale pour ses opéras ultérieurs, il atteint une maturité qui va le transformer. La richesse de cet opéra est inédite, c’est une innovation orchestrale créant des atmosphères colorées où plusieurs sentiments différents sont représentés, comme la tristesse, la colère, ou la joie, des crise émotionnelles, des évènements comme la tempête ou l’apparition d’un monstre marin. Un enrichissement pour l’opéra seria italien, sans aucun doute. Mozart y investit donc ses expériences personnelles de passion, de souffrance, de beauté, de création…

Distribution :

Enfin, pour tous les rôles, c’est également la première fois que les chanteurs de cette production interprètent ces personnages. Dans le rôle-titre, le ténor américain Joshua Stewart, grand défenseur de l’opéra contemporain, chante Idoménée. Acclamée pour son interprétation d’Électre, la soprano américaine Kathryn Lewek possède un parcours exceptionnel dans le monde musical : elle a incarné la reine dans la vie et l’œuvre de Mozart plus de 300 fois sur scène, comme le souligne encore, Charles-Henry Boland.

Rivalité amoureuse, sacrifice imposé par les Dieux, réinterprétation contemporaine de la mythologie, un roi tourmenté aux prises avec ses démons, quelques touches un peu trash, un décor psychiatrique, évoquant une mer déchaînée. Costume cravate pour le roi, ou tenue de prisonnière digne de la série New Black, pour Ilia. Une fin surprenante comparée à la légende originale. Si certains puristes pourraient relever quelques imperfections techniques, voire vocales, la voix magnifique de Kathryn Lewek dans le rôle d’Électre, celle de Gaëlle Arquez dans celui d’Idamante, la performance physique et vocale du ténor américain Joshua Stewart (à couper le souffle dans son solo face au public) ; ou la soprano israélienne, Shira Patchornik, harmonieuse dans le rôle de Ilia, et celle de la basse allemande, Frederic Jost, dont le bref passage chanté depuis la fosse, donnent des frissons aux spectateurs, sont autant de points forts incontournables.

Et surtout, la splendide direction musicale de l’italien Enrico Onofri, ainsi que le remarquable travail des chœurs, comptent parmi les plus beaux moments de cette production.

Réactions mitigées du public (certains ne sont pas revenus après l’entracte) et pourtant une ovation à la fin du spectacle : IDOMENEO, RE DI CRETA, à découvrir au Théâtre Royal de la Monnaie à Bruxelles, jusqu’au 28 mars 2026.

Julia Garlito Y Romo

Note : production comportant des projections contenant des scènes graphiques de violence et d’effusion de sang. Introduction au spectacle 45 min avant la représentation en français par Charles-Henry Boland et en néerlandais par David Vergauwen.

(*) Interview par Latina Goddard

Photos Simon Van Rompay / La Monnaie Bruxelles

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