HAMLET(TE), UN PERSONNAGE À L’INFINI

HAMLET(TE) – William Shakespeare –  Mise en scène Clémence Coullon  – Théâtre du Nord Lille / Tourcoing  – Du 24 au 27 mars 2026.

La tragédie d’Hamlet. Monument Shakespearien. La pièce la plus jouée au monde. Nous sommes au Royaume du Danemark. Palais d’Elseneur. Le Roi est assassiné par son frère Claudius. Motif fallacieux et terriblement mensonger de la mort : une piqûre de serpent. Claudius épouse ensuite la veuve Gertrude. Hamlet, fils du défunt Roi voit le spectre de son père et apprend la vérité. Hamlet aime Ophélie mais veut avant toute chose venger son père. Il délaisse alors son amoureuse. Feint la folie. Malheureusement un jour… 

Un immense escalier façon palais. Marches du pouvoir où sont alanguis quelques corps dont celui d’Ophélie. Ou music-hall c’est selon. De hautes colonnes. De tissus. Deux lustres mode grand siècle. Tout cela est imposant. Mais tout cela est faux. Oui nous sommes bien au théâtre. Et nous y serons plus que jamais. Tant mieux.

Tout commence bien. Possible nouvelle version d’Hamlet. Au masculin. Une bande de jeunes acteurs s’empare avec une belle énergie de la tragédie. Hamlet à la voix fluette et aux allures de collégien British. Claudius et Gertrude en couple un brin louche et de guingois. Tout à leur amour et leur pouvoir. Ophélie vêtue du blanc de sa pureté et de sa naïveté. Presque quelconque. Elle est pourtant fille de Chambellan. Tout est clair. Tout est en place. Tout peut se jouer tranquillement. Si ce n’était déjà ces quelques petits clins d’œil. Ces décalages déjà bienvenus. Des accents de comédie musicale. Des confettis d’argent. Un léger mélange des genres dans les costumes. Le spectre sur échasses. Mais à priori pourquoi pas. Tout se tient. L’histoire file entre sourires et purs moments de gravité. L’histoire se joue jusqu’à ce que… 

Ophélie par maladresse tue Hamlet en fin du troisième acte. Un bête coup de fusil. Hamlet s’effondre. Ophélie aussi ! Tout bascule. Le scénario est bouleversé. Hamlet sans Hamlet semble impossible à se raconter. Il faut pourtant jouer la tragédie jusqu’à son terme. La pièce compte cinq actes. On n’abandonne pas Shakespeare au bord du chemin.  Les spectateurs non plus. 

Commence alors une suite éminemment drôle. Absurde. Clownesque parfois jusqu’au grotesque. Et qui pose la question de la théâtralité de façon très astucieuse. Celle aussi de la fiction. De la réalité de la fiction. De son interprétation. De la multitude de ses possibles. Et donc finalement de l’écriture. 

Résumons. Hamlet est mort. L’acteur jouant Hamlet ne peut donc plus jouer Hamlet. Ophélie, le personnage d’Ophélie, est affolée. « Ô mon Dieu mon Dieu mon Dieu Monseigneur » se lamente-t-elle plusieurs fois. Abasourdie par l’irréparable. Girouette d’un destin soudain bien injuste avec elle. Oui mais Monseigneur est bel et bien occis ! Ophélie va pourtant s’attacher à réparer son erreur. Elle va de toute manière mourir sous peu. Mystérieusement noyée et magnifiée plus tard par une belle cérémonie. Terrible mais inéluctable nouvelle. C’est écrit ! Preuve à l’appui. Le texte est là. Sur scène. Alors Ophélie peut sans encombre endosser son nouveau rôle. Celui du prince Hamlet. L’actrice qui joue Ophélie peut jouer Hamlet. Extrapolons : si l’actrice jouant Ophélie reprenant le rôle d’Hamlet venait à être indisponible, elle pourrait alors être remplacée par l’un ou l’une de ses comparses. Oui Hamlet est bien immortel ! Nous sommes au théâtre. Magique et magnifique ! L’imaginaire fonctionne. À tous les niveaux. 

Après un baroque et hilarant intermède permettant à notre Ophélie-la gaffe de revêtir le costume de son nouveau personnage. Après un joyeux ping-pong interactif avec le public étonnamment complice de ce brusque désordre la tragédie peut reprendre. Un quatrième acte est succinctement résumé pour passer rapidement au cinquième et dernier acte. La sépulture d’Ophélie. La scène des fossoyeurs. Belle et poétique. Chorégraphiée avec poésie. Et le théâtre est décidément surprenant. Pari tenu. Et de belle part. Hamlet est là. Intact. Interprète masculin ou féminin le rôle est le plus fort. Le plus évident. L’acteur ou l’actrice étant définitivement au service du rôle. De la fiction. Du théâtre lui-même. Dans son essence et son mystère. Le spectateur est emporté dans cette improbable suite. Comme il l’était avant ce fâcheux accident.

Théâtre dans le théâtre. Il l’est déjà quand Hamlet organise une représentation à la cour pour piéger son oncle assassin. Il l’est aussi quand la dramaturge et son assistante font irruption dans la fiction pour inventer une autre fiction et jouer avec le public. Il semble de près ou de loin toujours présent. Toujours vigilant.

L’histoire ne s’est pas arrêtée. La tragédie ne peut qu’advenir. Parce qu’il en est ainsi. Dans la pénombre un musicien. Et sa présence est aussi importante que symbolique. Le comédien jouant Hamlet accompagne maintenant à la guitare électrique cette fin de pièce parfois même émouvante. Il accompagne la mort d’Hamlet. 

Hamlet lui aussi va mourir. Cela est écrit.  D ans « The Tragedy of Hamlet, Prince of Denmark » by William Shakespeare.  Il va mourir. Pourtant par la grâce du théâtre et la force de la fiction il est définitivement infini. 

Le salut final sera vivement applaudi, à la hauteur certainement de cette « troupe » inventive et percutante, donnant à voir un théâtre étonnamment vivant et populaire. 

Arthur Lefebvre

Distribution : Avec : Alexandre Auvergne, Louis Battistelli, Rita Benmannana, Chloé Besson, Olivier David, Lomane de Dietrich, Olenka Ilunga, Tom Menanteau, Hugo Merck, Neil-Adam Mohammedi, Guillaume Morel, Hélène Rimenaid, Basile Sommermeyer, Léna Tournier Bernard – Traduction : Jean-Michel Déprats  – Dramaturgie : Clémence Coullon, Barbara Métais-Chastanier  – Collaboration artistique : Hugo Merck  – Scénographie et régie générale : Angéline Croissant   – Lumières : Félix Depautex   – Son : Marc Bretonnière   – Costumes : Marion Duvinage, Marion Montel   – Assistanat à la mise en scène : Lolita De Villers   – Construction du décor Ateliers du Conservatoire National Supérieur D’art Dramatique PSL  – Régie son : Simon Peneau – Habillage : Lucie Duranteau

À voir en tournée :  3 avril 2026 – Théâtre Cinéma, Choisy le Roi puis du 7 au 17 avril 2026 – Théâtre 13, Paris

Photo Christophe Raynaud De Lage

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